Les alliances intertribales : un trésor au dépotoir
Les alliances intertribales, plus connues sous l’appellation «alliances à plaisanteries », sont un précieux héritage que les Africains sont en train de dilapider en toute insouciance.
Au-delà des considérations purement culturelles, elles constituent un trésor dont l’exploitation pourrait mettre quantité de pays à l’abri des conflits armés et autres drames aujourd’hui légion en Afrique.
L’alliance intertribale se définit comme un pacte par lequel des peuples, notamment voisins, s’engagent à vivre en bonne intelligence. En vertu de cet accord ils promettent, sous la foi de serments prêtés sur les esprits de leurs ancêtres respectifs, de ne jamais s’agresser, de se tolérer mutuellement et de s’entraider en toute circonstance.
Au nom de l’alliance, les peuples concernés sont tenus de régler tous leurs différends par le dialogue et la négociation. Ils ne doivent jamais s’affronter, quelles que soient les raisons qu’ils peuvent avoir de le faire. Au plan individuel, leurs membres respectifs doivent faire en sorte de ne jamais en venir aux mains, à plus forte raison d’attenter à la vie des uns et des autres.
Evidemment, de tels engagements ne peuvent être respectés que si les esprits sont préparés à cet effet. Aussi, les peuples alliés avaient-ils fait de la plaisanterie un usage qui porte leurs membres respectifs à s’adresser, quand ils se rencontrent, des épithètes fort piquantes du genre : « Esclave, animal, bâtard, sauvage, ordure, etc. » Ainsi, une offense ou une provocation, aussi intolérable qu’elle puisse paraître, est toujours mise sur le compte de la plaisanterie et banalisée. C’est d’ailleurs de là que vient l’idée « d’alliances à plaisanterie ».
De même, un méfait commis ou un dommage causé par un individu au préjudice d’un allié sont couverts par une immunité. Quelle que soit sa gravité, il ne doit jamais donner lieu à des sanctions ni à des réparations d’aucune sorte ; il appartient aux communautés alliées, quand elles en sont saisies ou informées, de prendre des sanctions à l’encontre de leur membre fautif.
Quand un médiateur intervient dans un conflit impliquant une personne ou une communauté avec qui il a un lien d’alliance, celle-ci est tenue de ne pas le contrarier. Quelle que soit la gravité du tort qui lui a été causé, elle doit se montrer conciliante et agir ou réagir comme son allié le souhaite.
En toute circonstance, des personnes ou communautés unies par une telle alliance sont tenues à un devoir de solidarité. Dans le besoin comme face au danger, elles ont le devoir inviolable de se porter mutuellement secours et assistance.
Ces considérations, que l’on pourrait développer davantage, montrent à quel point les alliances interethniques constituent un facteur de paix. Elles ont fait leurs preuves : pendant des siècles, elles ont permis à des peuples de vivre en bonne intelligence et de régler, à l’intérieur de chacun d’eux, des conflits que nous aurions bien du mal à surmonter de nos jours.
Dans la plupart des pays africains, des ethnies et des tribus sont reliées entre elles par des chaînes d’alliances qui, si elles étaient opérationnelles, pourraient aider au règlement de nombreux conflits internes et y garantir une paix durable.
Ces alliances sont malheureusement tombées en désuétude, laissant un vide regrettable dans les pays où elles étaient pratiquées. Des problèmes qu’elles auraient pu permettre de régler en un rien de temps mobilisent aujourd’hui des médiateurs à travers le monde et donnent lieu à des résolutions d’organisations internationales sans parfois trouver de solutions.
Plusieurs raisons expliquent l’abandon de ces traditions. Mais je n’en évoquerai que trois, qui semblent être les plus déterminantes : l’ignorance, le complexe d’infériorité et l’influence des religions se prétendant révélées.
Ces trois facteurs portent des Africains à rejeter, et même à combattre leurs traditions. Certains ne connaissent pas leur valeur ni leur importance. D’autres, corrompus par la civilisation occidentale, les jugent rétrogrades. Mais les religions se disant révélées sont les plus grands fossoyeurs de ces traditions.
Pour se faire une place en Afrique, ces cultes exotiques ont eu recours à des moyens déloyaux. Elles ont notamment usé de mensonges et à de méthodes d’endoctrinement hautement nocives. De cette manière, ils sont parvenus à convaincre d’innombrables Africains que toutes les traditions léguées par leurs ancêtres sont sataniques et donc de nature à constituer un obstacle à leur admission au Paradis.
Les crises sociopolitiques qui font rage en Afrique aujourd’hui devraient amener les fils et les filles de ce continent à méditer sérieusement sur leur culture. Les religions traditionnelles africaines, si pacifiques, sont combattues par des Africains pour la gloire de religions importées qui ne leur apportent en retour que des conflits aussi insensés que fratricides ; j’en ai pour preuve les carnages répétés qui endeuillent régulièrement le Nigéria. Pour avoir tourné le dos à leurs valeurs culturelles ils sont à la croisée des chemins parce qu’ils manquent de repères. Quel dommage !
Fodjo Kadjo ABO
Magistrat-écrivain
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