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 Fodjo Kadjo ABO

Les vérités du charognard

12 Décembre 2011, 18:50pm

Publié par Fodjo Kadjo ABO

Photos-Abo-4-056.jpg«  Si l’être humain pouvait voir un aperçu de sa fin il passerait son temps à se pleurer et célébrerait ses propres obsèques avant d’être rappelé à Dieu ». Cette réflexion est du charognard, un oiseau de plus en plus rare de nos jours.

 

Cette espèce de carnassier, dans les localités où elle existe, vit aux alentours des petites agglomérations et, en ville, aux abords des marchés ou des boucheries. De ce fait l’Homme lui est très familier.

 

A la différence des oiseaux chasseurs comme l’aigle et l’épervier, le charognard se nourrit des restes d’animaux morts. Il a aussi la réputation d’être très friand des dépouilles d’êtres humains ; il se régale à leurs dépens quand il a l’occasion d’y accéder.

 

Autrefois les personnes déclarées coupables de sorcellerie, dans certaines sociétés traditionnelles africaines, n’avaient pas droit à des obsèques ni même à des sépultures. Leurs dépouilles étaient jetées loin des habitations, bien souvent après avoir été mutilées. Il en était ainsi chez les Abron comme chez bien d’autres peuples akans.

 

Cette pratique faisait l’affaire des charognards qui, avec les fourmis, les termites, les mouches et les asticots, se partageaient les restes mortels ainsi jetés.

 

Qui donc, dans ces conditions, peut se targuer de connaître mieux la fin de l’être humain que le charognard ? Une fois les dépouilles des sorciers abandonnées en brousse, personne ne se préoccupe d’aller voir ce qu’elles sont devenues.

 

Ceux que le hasard conduit à déboucher sur elles n’ont qu’un seul réflexe : s’en éloigner le plus vite possible. Ils sont si horrifiés qu’ils évitent de les regarder, de sorte qu’ils ne réalisent pas dans quel état elles se trouvent réellement.

 

Etant, pour ainsi dire, un animal semi-domestique, le charognard côtoie l’Homme, le voit de son vivant et sait ce qu’il représente par rapport à lui-même et aux autres animaux.

 

Au moment où l’on va jeter les dépouilles des sorciers, il survole discrètement le cortège funèbre et voit le mauvais traitement qui leur est infligé. Dès que ces corps sont abandonnés, il a généralement le privilège d’être le premier « convive » à s’y jeter ; il s’en nourrit à satiété, jusqu’à ce qu’il n’en reste que les os.

 

En réalisant ce qui reste de l’être humain qu’il a côtoyé, qui l’a fait souvent fuir et qu’il a vu trainer comme un vulgaire objet avant d’être abandonné en brousse, le charognard a de bonnes raisons de dire : « Si l’être humain pouvait voir un aperçu de sa fin il passerait son temps à se pleurer et célébrerait ses propres obsèques avant d’être rappelé à Dieu ».

 

L’être humain, quel qu’il soit, a une fin très triste. Pour nous en convaincre, songeons par exemple à ces grands hommes fauchés par la mort. Naguère puissants et intraitables, ils faisaient trembler leurs adversaires, des peuples et, parfois même, la planète. Regardez comment, sans la moindre réaction, ils se laissent ranger dans des casiers de pompes funèbres, dans des cercueils et dans des tombes !  

 

Ce que nous ressentons en assistant à la mise en bière ou en terre de la dépouille d’un être humain devrait nous inciter à une méditation permanente sur nos propres fins. Si nous ne savons pas comment nous allons finir, songeons à la fin de ceux qui nous ont précédé dans l’au-delà.

 

L’expérience et la sagesse devraient nous amener à envisager pour nous-mêmes la pire des fins qu’un être humain puisse connaitre. Qui que nous soyons, nous ne devrions pas exclure de nos prévisions la possibilité de finir comme ceux dont les fins nous ont fait ou nous font trembler d’horreur.

 

Si nous pouvions réaliser que nous ne sommes rien et que nous pouvons finir notre séjour terrestre dans les entrailles d’un vautour, d’un requin, de fourmis ou d’asticots, nous serions sans cesse en proie à la tristesse comme le dit le charognard. Du coup, nous ferions preuve de moins d’orgueil et de beaucoup plus d’amour, de modestie et d’humilité dans nos rapports avec nos prochains.

 

Il est bien vrai que de nos jours l’usage qui consiste à jeter les dépouilles de sorciers en pâture à des rapaces n’existe pratiquement plus. Il n’empêche que la réflexion du charognard reste d’actualité.

 

Les tsunamis, les tremblements de terre, les inondations et les conflits armés sont autant d’évènements qui jettent sans cesse des êtres humains en pâture à des charognards, à des vautours, à des mouches et autres animaux. Les victimes de ces catastrophes ne s’attendaient pas à mourir de façon aussi tragique.

 

Parmi elles il y a des disparues qui, de leur vivant, s’étaient offert des caveaux de haut standing où devaient reposer leurs dépouilles. Hélas ! Elles ont péri dans des circonstances telles qu’elles n’auront même pas droit à des sépultures !

 

La réflexion du charognard, en plus d’interpeller les êtres humains sur leur vanité, leur enseigne que ce qui devrait compter pour eux et les préoccuper par-dessus tout, c’est leur fin. Et celle-ci ne saurait être seulement ce que deviennent leurs enveloppes corporelles après leur rappel à Dieu ; elle est aussi le fruit des actes qu’ils ont posés durant leur séjour terrestre.

 

Tout être humain digne de ce nom aspire à une fin enviable et à laisser une mémoire honorable en prenant congé du monde. Il est bien vrai que l’Homme propose et que Dieu dispose. Mais il est tout aussi vrai que le laboureur ne récolte que ce qu’il sème.

 

Celui qui sème du mil ne peut récolter que du mil, de même que celui qui plante du manioc ne peut récolter que du manioc. Celui qui sème le Bien a beau trimer, il finira par récolter le Bien ; inversement, celui qui sème le mal a beau être puissant ou se vautrer dans le bonheur, il finira toujours par récolter le Mal.

 

Nous n’aurons sans doute aucune peine à trouver des exemples d’hommes de bien qui ont souffert durant toute leur vie et qui, vers la fin de leur séjour terrestre, ont vu leurs étoiles briller et connu le bonheur dans toute sa plénitude. Nous trouverons tout aussi facilement des exemples de personnes qui, pendant des décennies, ont mené une vie de pacha et ont fini en prison ou dans la pire des misères.

 

De même, nous connaissons des souverains qui, de leurs prisons ou de l’exil ont accédé à la magistrature suprême de leurs pays. A l’inverse, nous en connaissons qui, de leurs trônes se sont retrouvés en exil, dans des cachots ou dans des caveaux dignes d’indigents.

 

Des gens qui avaient injustement trainé de mauvaises réputations ont été réhabilités après leur rappel à Dieu et élevés au rang des saints. En revanche, des personnalités ayant connu la célébrité dans toute sa plénitude n’ont laissé derrière elles que des mémoires déshonorantes, épouvantables.

 

Le charognard, au vu de toutes ces considérations, a-t-il tort de trouver l’être humain insouciant ? Rien n’est moins sûr. Nous sommes pleins d’orgueil, d’arrogance, d’insolence, de suffisance et de méchanceté parce que nous ne sommes pas soucieux de notre fin.

 

En vérité, si chacun de nous « pouvait voir un aperçu de sa fin, il passerait son temps à se pleurer et à célébrer ses propres obsèques avant d’être rappelé à Dieu ». Et, dans la consternation, dans l’état de tristesse où il serait, il se permettrait moins de folies.

 

Jusqu’à quand continuera-t-il à bercer dans l’insouciance ? Jusqu’à quand continuera-t-il à se vautrer dans les voluptés et à se permettre des folies pendant qu’une fin pitoyable l’attend ? Il a intérêt à méditer la réflexion du modeste charognard.

 

                                                        Fodjo Kadjo ABO

                                                        magistrat-écrivain

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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