Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
 Fodjo Kadjo ABO

Quand on t'envoie il faut t'envoyer toi-même

1 Novembre 2012, 23:12pm

Publié par Fodjo Kadjo ABO

_0004.jpg« Quand on t’envoie, il faut t’envoyer toi-même.» Ce proverbe africain est devenu très populaire, notamment en Côte d’Ivoire, depuis qu’il a été cité par le Président Laurent Gbagbo dans certaines de ses interventions faites à l’occasion de la crise ivoirienne.

Nous sommes nombreux à le rappeler à nos interlocuteurs dans certaines circonstances. Mais combien sommes-nous à nous en inspirer dans notre conduite de tous les jours ? Combien sommes-nous à nous envoyer nous-mêmes quand nous sommes envoyés par les autres ? Et combien sommes-nous d’ailleurs à bien connaître le sens et la portée de ce proverbe ?

 Je me suis amusé à y consacrer des moments de réflexions attentives dont je me fais le devoir de partager le fruit avec vous sur mon modeste blog.

 

L’expression « envoyer quelqu’un » revêt plusieurs sens. Entre autres sens il signifie faire partir quelqu’un vers une destination précise. On envoie par exemple une personne à l’hôpital, à l’école ou en prison.

« Envoyer quelqu’un » veut dire aussi le faire partir quelque part pour une mission particulière. On peut par exemple envoyer un enfant acheter quelque chose, un collègue présenter des excuses à une personne qu’on a offensée ou un ami demander la main d’une femme qu’on désire épouser. C’est dans ce sens que le mot « envoyer» employé dans le proverbe qui nous intéresse ici.

 

La définition du mot « s’envoyer », en français, n’est pas du tout la même que dans les langues africaines. Selon le dictionnaire Larousse, ce mot signifie « assumer une tâche pénible ». On dira par exemple de quelqu’un qui a accompli une sale besogne : « Il s’est envoyé tout ce sale boulot ».

S’envoyer signifie aussi « avaler une boisson ou un aliment ». De quelqu’un qui a par exemple bu à lui seule une bouteille de vin, on dira : « Il s’est envoyé une bouteille de vin ».

En français, « s’envoyer » signifie également « faire l’amour ». On peut par exemple dire d’une femme qui a fait l’amour avec Pierre ou Paul : « Elle s’est envoyée avec Pierre ou Paul ».

Aucune de ces définitions ne correspond, dans les langues africaines, à celle donnée au mot « s’envoyer ». S’envoyer, dans ces langues, signifie « se donner l’ordre de faire quelque chose soi-même, se mettre en mission. Si je décide par exemple d’aller saluer un ami ou d’aller encaisser une créance, je m’envoie. Au lieu de demander à quelqu’un d’accomplir cette mission pour moi, je choisis de la faire en personne.

 

« Quand on t’envoie il faut t’envoyer toi-même » signifie que si on te demande d’aller faire ou dire quelque chose, mets-toi à la place de celui qui t’a envoyé et procède comme si l’initiative de la mission qui t’est assignée venait de toi-même.

 

S’envoyer soi-même quand on est envoyé par quelqu’un, c’est se mettre à la place de la personne qui vous demande d’aller accomplir une tâche précise et s’interroger : « Ferais-je ce qui m’est demandé si j’avais à agir de mon propre chef et pour mon propre compte ? » Un exemple s’avère nécessaire pour bien comprendre ce raisonnement.

 

Supposons que votre mère ou votre patronne vous envoie encaisser une créance. Excédée par le comportement de son débiteur, qui lui a plusieurs fois fait des promesses jamais tenues, elle vous demande de prendre, au cas où il ne vous remettrait pas l’argent, la télévision de celui-ci pour venir la déposer chez elle. Chargé d’accomplir une telle mission vous devez supposer que vous êtes le créancier et vous demander : « Pourrais-je me permettre d’aller arracher la télévision de ce débiteur si je devais me charger d’aller encaisser moi-même de l’argent qu’il me doit ? ».

 Dans la négative vous devez vous demander s’il est raisonnable que quelqu’un vous envoie faire pour lui ce que vous n’êtes pas prêt à faire pour vous-même.

 

S’envoyer soi-même quand on est envoyé, c’est aussi se mettre à la place de celui auprès de qui on est chargé d’aller accomplir une mission. Supposons, en reprenant l’exemple qui vient d’être cité, que vous soyez le débiteur de la personne qui vous a envoyé. Vous devez vous demander si vous accepteriez que celle-ci charge son messager de prendre votre télévision au cas où vous ne payerez pas sa créance.

 Dans la négative vous devez vous demander s’il est normal que vous acceptiez d’aller faire à autrui ce que vous n’êtes pas prêt à accepter qu’on vous fasse.

 

« Quand on t’envoie il faut t’envoyer toi-même. » Ce proverbe, au vu de ce qui précède, nous conseille de réfléchir mûrement à ce que d’autres personnes nous chargent de faire, de voir tous les contours des missions qui nous sont assignées avant de nous résoudre à les exécuter. En un mot, il nous recommande d’éviter d’agir aveuglement, de manière irréfléchie. En procédant ainsi, nous éviterons de poser des actes regrettables, voire funestes.

 

Toute personne qui se voit confier une mission de quelque nature que ce soit a intérêt à se souvenir de ce proverbe et à faire l’effort de s’y conformer. Elle doit, avant tout début d’exécution, avoir le réflexe d’examiner tous les contours de la mission et de voir si elle n’est pas problématique.

 

Il y a des instructions qui, appliquées à la lettre, peuvent avoir des conséquences regrettables, voire funestes, aussi bien pour ceux qui les exécutent, pour ceux qui les ont données que pour des tiers.

Supposons une fille de maison qui reçoit de son patron, arrivé d’un voyage très épuisé, l’ordre de dire à tous ses visiteurs et à tous ceux qui demanderont à lui parler au téléphone qu’il se repose. Peu après que la brave servante ait reçu ces consignes elle reçoit un appel téléphonique d’une personne qui l’informe que le supérieur hiérarchique de son patron veut lui parler de toute urgence ou que le fils de celui-ci vient d’être fauché par un véhicule et évacué dans un hôpital. Imaginez-vous un peu ce qui pourrait se passer si, appliquant à la lettre les consignes reçues, elle répondait à son interlocuteur : « Monsieur se repose et ne veut pas qu’on le dérange ».

 

Il y a également des messages qui, transmis tels qu’ils ont été reçus, peuvent avoir des conséquences tout aussi déplorables. Supposons un travailleur malade qui n’a pas pu se rendre au service. Son employeur, qui n’arrive pas à le joindre au téléphone, envoie un de ses collègues lui dire de se rendre immédiatement au travail sous peine de sanction. Ecoeuré par l’attitude de son patron, le pauvre malade charge l’envoyé de celui-ci d’aller lui dire qu’il n’est pas en état de travailler et qu’il est prêt à perdre son emploi pour préserver sa vie. Figurez-vous ce qui pourrait se passer si de tels propos parvenaient textuellement à l’employeur !

 

Nombreuses sont les personnes envoyées qui, pour ne s’être pas envoyées elles-mêmes, ont eu à se mordre les doigts. En exécutant machinalement des ordres qui leur ont été donnés, elles ont occasionné ou favorisé des situations fâcheuses ou funestes.

Dans l’exemple de la servante, donné ci-dessus, l’exécution à la lettre des instructions reçues risquerait de créer des ennuis professionnels à son patron ou de coûter la vie au fils de celui-ci ; dans l’un comme dans l’autre cas elle risquerait elle-même de perdre son emploi. Dans le second exemple, la transmission fidèle de la réponse du travailleur malade à son employeur pourrait l’exposer à une action disciplinaire pouvant le conduire au licenciement.  

 

Cela dit, il importe de relever que « s’envoyer soi-même quand on est envoyé », ce n’est pas forcément refuser d’accomplir ce qu’on a été chargé de faire. Il est évident qu’un agent de la force publique qui reçoit l’ordre de tirer sur un suspect en dehors des cas où la Loi lui permet d’agir ainsi ne peut pas faire autrement que de refuser de s’exécuter : l’ordre est manifestement illégal et de nature à lui attirer de graves ennuis. Il en va autrement pour des policiers ou des gendarmes à qui il est demandé de tirer à balles réelles sur des manifestants.

 

Dans ce dernier cas, les agents commis à la répression des manifestants n’ont aucune raison de refuser d’accomplir leur mission. Il leur appartient de faire preuve de sagesse et de mesure, d’éviter de commettre des actes réprouvés par leurs consciences. Ils doivent se dire que la finalité des instructions qui leur sont données est avant tout d’empêcher la manifestation ; et pour y arriver il n’est pas nécessaire de faire couler le sang de leurs semblables. S’ils arrivent à préserver ou à rétablir l’ordre public leurs chefs ne leur en voudront pas pour l’unique raison qu’ils n’ont pas respecté leurs consignes à la lettre, qu’ils n’ont pas tué ou blessé des manifestants.

 

Un envoyé se voit toujours assigner une mission précise. Ce qui est attendu de lui, c’est qu’il atteigne le but recherché. Des moyens d’y parvenir peuvent lui être suggérés ou imposés ; mais s’il peut obtenir le résultat escompté en ayant recours à des voies et moyens qu’il juge plus convenables, il n’encourt aucun blâme.

 

« S’envoyer soi-même quand on est envoyé », c’est chercher à accomplir une mission dont est chargé sans se sentir esclave des consignes ou messages reçus, c’est chercher à atteindre les résultats attendus sans se croire obligé de recourir aux voies et moyens suggérés ou prescrits par l’envoyeur.

 

Celui qui a toujours le réflexe de s’envoyer quand on l’envoie fait preuve de sagesse et se met à l’abri du remords. Des médiateurs qui n’ont pas su adopter cette attitude ont connu des échecs regrettables. Loin de rapprocher les parties qu’ils avaient pour mission de concilier, ils les ont plutôt mis sur leurs gardes en leur rapportant textuellement des propos inconvenants ou belliqueux tenus par les uns à l’égard des autres.

 

Des journalistes ou défenseurs des droits de l’homme en mission se permettent de publier des informations mensongères, incendiaires ou téméraires qui ne manquent pas de leur attirer des malheurs. On aurait sans doute du mal à dresser la liste de ceux d’entre eux qui, pour ne s’être pas envoyés eux-mêmes quand ils ont été sollicités pour des publications, se sont retrouvé en prison, ont fait l’expérience de l’exil ou été victimes de règlements de comptes dramatiques.

 

 Des agents de la force publique ou de l’Etat acquis à la cause de gouvernants sont prompts à accomplir avec zèle et insouciance des ordres manifestement illégaux ou immoraux qui leur sont donnés. Ils ne se disent pas que tôt ou tard ils auront à payer leurs actes d’une manière ou d’une autre.

 

Des partisans de dictateurs résolus sont prompts à accomplir aveuglément tout ce que ceux-ci leur demandent de faire pour leur permettre de s’accrocher au pouvoir. S’ils avaient le réflexe de s’envoyer eux-mêmes, ils réaliseraient dans bien des cas qu’ils sont engagés dans des combats perdus d’avance et que loin de rendre service à leurs idoles ils les conduisent plutôt à leur perte. Et comme un arbre tombe toujours avec ses branches et ses feuilles, ils sont nombreux à accompagner leurs mentors dans leurs chutes.

 

De nombreux guides politiques, syndicaux et associatifs ont la faiblesse de ne pas s’envoyer eux-mêmes quand des extrémistes ou des groupes de pressions les engagent dans des aventures que mêmes des gamins savent funestes. Se croyant soutenus par des forces et tout permis, ils foncent, têtes baissées, jusqu’à ce qu’ils soient ramenés sur terre à leurs corps défendant. Et Dieu seul connait le nombre de ceux d’entre eux qui ont fini au tombeau, en prison, en exil, dans des centres de tortures ou dans des hôpitaux.

  

Bref ! Les exemples pourraient être multipliés à loisir pour montrer l’intérêt que nous avons, chaque fois que nous sommes chargés d’accomplir des missions, à nous souvenir de ce proverbe africain : « Quand on t’envoie, il faut t’envoyer toi-même ».

 

L’expérience de la vie quotidienne a montré qu’aucune situation n’est éternelle. Bonne ou mauvaise, elle est appelée à prendre fin. Prenons donc garde à ce que les autres nous demandent de faire. Etant aujourd’hui dans les bonnes grâces d’un régime redouté, d’une organisation puissante ou d’une personnalité influente, vous pouvez vous permettre de faire la pluie et le beau temps. Mais songez au jour où les circonstances changeront !

                                                        

                                                                         Fodjo Kadjo ABO

 

 

Commenter cet article
A
Merci Nanan Fodjo, Digbet fils Brong.
Répondre
M
merci cher ainé pour l'entreprise si noble que vous menez. vous êtes une boussole pour nous jeunes brong et en particulier pour moi
Répondre