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 Fodjo Kadjo ABO

La terreur au nom de la démocratie

4 Janvier 2010, 20:45pm

Publié par Fodjo Kadjo ABO


A l’initiative des « Amis du Monde Diplomatique », Fodjo Kadjo ABO a prononcé une conférence le samedi 19 décembre 2009 à l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales (EDHEC), sise à Cocody Cité des Arts. Voici la teneur de son exposé, qui a porté sur le thème : « La terreur au nom de la démocratie ».


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Mesdames et messieurs

 

      Je m’en voudrais de commencer mon propos sans vous remercier de votre présence. Je voudrais remercier en particulier le président et le bureau exécutif des « Amis du Monde Diplomatique », qui ont bien voulu me faire l’amitié et l’honneur de m’associer aux activités de leur association en m’invitant à animer la conférence qui nous rassemble ce matin.

 

      Je dis animer parce que, dans mon entendement, le rôle d’un conférencier est d’introduire le sujet qui lui est soumis. Je pense que nous sommes tous venus ici répondre à un rende-vous d’échanges. Ce qui importe donc, à mon avis, ce n’est pas la teneur de l’exposé que je vais faire mais le débat qui va le suivre.

 

       Cela dit, je vais aborder le thème de la conférence qui, je vous le rappelle, est : « La terreur au nom de la démocratie ».

     

      Au moment de leur accession à la souveraineté, dans les années 1960, la quasi-totalité des pays colonisés étaient aux portes de la démocratie. Leurs tout premiers présidents, présentés par leurs formations politiques respectives, furent élus au suffrage universel.

 

      Mais une fois au pouvoir, ceux-ci n’avaient pas hésité à fermer les portes du processus démocratique engagé. Ils instaurèrent un système de parti unique et leur réélection n’était qu’une simple formalité. Ceux d’entre nous qui ont connu cette époque peuvent témoigner que les parlementaires et les maires n’étaient pas élus mais nommés comme des fonctionnaires.

 

      Il a fallu attendre une vingtaine d’années plus tard, vers les années 1980, pour qu’une place soit faite à la démocratie. Les parlementaires et les maires n’étaient plus nommés mais élus au sein de partis uniques.

 

      Cette mutation n’était pas fortuite. Elle était devenue nécessaire, pour ne pas dire inévitable, par les circonstances. A l’époque, des mouvements d’opposition étaient en gestation et risquaient, à court ou à long terme, d’entraîner des  bouleversements qui auraient pu emporter des régimes en place.

 

      La situation était telle que l’ouverture démocratique ne se limita pas à la désignation des représentants des peuples et des conseils municipaux ; au sein des partis politiques, certains postes furent mis en compétition.

 

      Mais ces changements tactiques n’eurent pas de quoi étouffer les velléités d’opposition. Car, s’il est vrai que la démocratie avait retrouvé sa place dans le choix des parlementaires, des conseils municipaux et de certaines fonctions au sein des partis uniques, il est tout aussi constant que l’élection des présidents de la République demeurait une formalité. Tout se passait de telle sorte que ceux-ci pouvaient être réélus à satiété.

 

      Ayant la mainmise sur les partis dans leurs pays  respectifs, ils étaient les candidats naturels de ces partis, ce qui n’était pas fait pour favoriser l’alternance au pouvoir, et donc pour calmer les ardeurs de ceux qui pensaient que leur vocation était de diriger leurs pays.

 

      La lutte de ces opposants se durcissait au fil des années. Elle était d’autant plus inquiétante que certaines couches socioprofessionnelles y étaient associées. Les universités et les écoles secondaires étaient constamment en ébullition ; les grèves dans les secteurs privés étaient de plus en plus fréquentes.

 

      Ces mouvements de contestation atteignirent leur point culminent en 1989. Comme par enchantement, le vent de la démocratie souffla sur le monde entier, emportant le communisme, le mur de Berlin et le système du parti unique.

 

      Ces bouleversements furent à juste titre salués par l’immense majorité des populations des pays en développement. Dans leurs esprits, ces changements avaient sonné la fin de la dictature avec son cortège de maux que sont : l’arbitraire, la confiscation des libertés, la gabegie et la mauvaise répartition des richesses, pour ne citer que cela.

 

      Deux décennies après le retour triomphal de la démocratie dans ces Etats, force est de constater qu’elle bat de l’aile. Si je ne craignais pas d’exagérer, je dirais même que, loin d’avoir répondu aux attentes des populations de ces pays, elle leur a apporté un surcroît de souffrances. Paradoxalement, elle est devenue un facteur de terreur dans quantité de pays en développement.

 

      Ces pays sont constamment le théâtre  de grèves sauvages, de manifestations dévastatrices et de soulèvements armés. Tous ces mouvements, selon leurs organisateurs, ont pour but de défendre la démocratie. Les coups d’Etat, que nous croyions révolus, ont refait surface ; leurs auteurs aussi justifient leurs actes par la nécessité d’instaurer la démocratie dans leurs pays. Pire, les rébellions armées ont fait leur apparition ; leurs dirigeants aussi prétendent être au service de la démocratie.

 

      Pour leur part, des gouvernants sont prompts à réprimer de tels mouvements dans le sang. Eux aussi justifient leurs réactions par la nécessité de préserver les progrès démocratiques réalisés dans leurs pays. Les grandes puissances, qui se sont proclamées monitrices et gardiennes des valeurs démocratiques, n’hésitent guère à utiliser ni à encourager la force brutale pour l’accomplissement de leurs missions.

 

      Face à cette situation, pour le moins paradoxale, on est amené à se poser des questions. Qu’est ce qui peut bien expliquer que la démocratie, qui évoque une société civilisée, puisse faire bon ménage avec la terreur qui, elle, est propre aux sociétés sauvages ? Y a-t-il un avantage à ce curieux attelage ?

 

      Ces questions sont des pistes de réflexions que j’ai ébauchés pour mener mes réflexions et mieux échanger avec vous sur le thème sur lequel j’ai l’honneur de vous entretenir. Le sujet sera traité en deux parties. Dans la première partie nous verrons les raisons qui, selon moi, expliquent le recours à la terreur pour la défense de la démocratie. Dans la seconde partie nous verrons le bilan de cette méthode de lutte.

 

Les raisons du recours à la terreur au nom de la démocratie

         

     Rein ne se fait sans raison. La démocratie, système politique dans lequel le peuple exerce sa souveraineté, a pour but de nous assurer un bien-être. Si elle nous passionne tant aujourd’hui, c’est parce que nous savons ce qu’elle a apporté aux pays où elle est mise en pratique. Pour qu’elle donne lieu à des actes de barbarie faisant souffrir les populations, il faut qu’il y ait des raisons.

 

      Celles-ci sont essentiellement de deux ordres. Certaines sont internes aux pays « victimes de la démocratie » ; d’autres leur sont extérieures.

 

Les raisons internes

 

      Ces raisons sont nombreuses. Mais nous n’en retiendrons que quelques-unes. Elles tiennent en grande partie à l’ambition sans mesure que des hommes politiques ont de s’éterniser ou d’accéder au pouvoir. Mais elles sont également liées à l’ignorance et à l’indigence des populations de ces pays.

 

L’ambition démesurée de demeurer ou d’accéder au pouvoir

 

      Je n’ai pas la prétention de vous apprendre que le pouvoir est délicieux. Chacun de nous, dans cette salle, le sait bien. Outre les honneurs, elle assure un confort matériel et financier à ceux qui le détiennent.

 

      Il est si délicieux que ceux qui y ont déjà goûté ne sont pas disposés à le perdre. Pour la même raison, ceux qui le convoitent sont prêts à tout pour y accéder. Bien entendu, quand plusieurs personnes convoitent une chose qui ne peut revenir qu’à l’une seule d’entre elles, un conflit devient inévitable.

 

      Pour avoir le dessus, chacun cherche à s’assurer l’adhésion et le soutien de tous ceux qui peuvent l’aider. Dans le contexte actuel, la promotion de la démocratie et des droits de l’homme apparaît comme un argument capable de lui assurer un  soutien populaire.

 

      En vérité, la construction de la démocratie n’est pas le but véritable des gouvernants et des opposants qui s’agitent en son nom dans des pays en développement. La preuve en est que des hommes d’Etat qui, dans l’opposition, s’étaient taillé une réputation de défenseurs de cette doctrine n’ont pas tardé à faire valoir leurs talents de dictateur. De même, tout en proclamant sans cesse leur attachement aux valeurs démocratiques, des gouvernants règnent par la terreur.

 

      En vérité, gouvernants et opposants ne lutent que pour ce que l’exercice du pouvoir leur assure ou peut leur apporter. Il va sans dire que la démocratie n’est qu’un moyen leur permettant ou susceptible de leur permettre de réaliser leurs ambitions personnelles. Et tous ont choisi ou, en tout cas, privilégié l’emploi de la force brutale pour arriver à leurs fins parce que les idées démocratiques qu’ils professent sont inopérantes.

 

     En recourant à la terreur, quantité d’opposants visent à se révéler à l’opinion, et donc à faire leur propre promotion. Ils sont également nombreux à agir ainsi dans le but d’intimider les gouvernants, de les affaiblir et de s’assurer la faveur de la communauté internationale. La violence apparaît également à leurs yeux comme un moyen d’échapper à la justice pour les crimes et délits commis à l’occasion de leurs mouvements.

 

      Pour leur part, en recourant à la violence, des gouvernants ne visent qu’à protéger leurs fauteuils. Cela est de bonne guerre. Nul n’est assez insensé pour se laisser mordre par un chien alors qu’il tient un gourdin en main.

 

      Nous nous trouvons donc dans une sorte de cercle vicieux : opposants et gouvernants semblent s’être condamnés à recourir sans cesse à la violence. Et tous voient dans la démocratie un prétexte pour justifier, et même ennoblir leurs horreurs. Leurs prétentions respectives ont d’autant plus de chances d’être prises au sérieux qu’ils ont affaire à des populations qui ne maîtrisent pas du tout la démocratie et qui, de surcroît, sont pauvres.

 

L’ignorance et l’indigence des populations

 

      La démocratie, sous sa forme actuelle, est étrangère aux populations des pays dans lesquels on s’atèle à faire sa promotion. En Occident, elle est une tradition séculaire. Les occidentaux sont pénétrés des ses valeurs jusqu’à la moelle. C’est donc avec une réelle maîtrise et de façon judicieuse qu’ils exercent leurs libertés démocratiques. Il en va autrement dans la plupart des pays en développement.

 

      Tous les jours que Dieux fait, la démocratie est sur nos lèvres. Mais combien sommes nous à la connaître véritablement ? Je serais prêt à parier que si l’on demandait à chacun de nous qui sommes dans cette salle de dire ce qu’il entend par la démocratie et d’évoquer ses grands principes, nous aurons des réponses différentes, dont certaines seront peut-être même contradictoires.

 

      Dans les pays en développement, nous sommes très nombreux à être ignorants en matière de démocratie. Et quand on ne connaît pas un concept, on est prédisposé à toutes sortes de manipulations.

 

      Dans ces Etats, l’éducation démocratique des citoyens est pratiquement assurée par des cadres des partis, qui ne le font qu’en vue de les utiliser pour mener leur lutte politique. Il se trouve que non seulement ces moniteurs de circonstance ne maîtrisent pas eux-mêmes ce qu’ils enseignent, mais en plus ils font de la manipulation.

 

      A force d’endoctrinement, nombreux sont les citoyens des pays sous-développés qui pensent, par exemple, qu’insulter un chef d’Etat, traiter d’égal à égal avec ses supérieurs ou recourir à la force brutale pour faire aboutir une revendication est une forme d’expression des libertés démocratiques.

 

      Dans l’esprit de beaucoup, brûler des pneus sur la voie publique, incendier des véhicules, molester des passants ou commettre un meurtre dans le cadre d’une manifestation organisée pour la défense de la démocratie est un acte tout à fait légitime.

 

      A l’ignorance, qui porte bien des gens à pratiquer la terreur au nom de la démocratie, s’ajoute l’indigence.

 

      Le président Félix Houphouët Boigny avait coutume de dire que l’homme qui a faim n’est pas un homme libre. Pour le paraphraser, je dirais qu’un citoyen qui a faim n’est pas un homme libre : il est une proie facile, prêt à accéder à toutes sortes de sollicitations.

 

      L’expérience a montré que les gens enrôlés dans les manifestations de rue et les rébellions, jeunes pour la plupart, sont des nécessiteux. Vous conviendrez bien des citoyens qui ont des situations confortables accepteraient difficilement d’aller risquer leurs vies et leur avenir dans de tels mouvements pour des promesses fallacieuses et de modiques primes d’agitations. Il est d’autant plus tentant pour ces malheureux de se faire embrigader que les mouvements auxquels ils sont invités à participer sont des occasions de pillages juteux.

 

      Mesdames et messieurs, tout ce que je viens de n’est qu’un bref aperçu des raisons internes qui expliquent que la terreur soit pratiquée au nom de la démocratie dans les pays en développement. A présent, intéressons-nous aux raisons externes

 

Les raisons externes

 

      Les grandes puissances et leurs organisations de défense de la démocratie sont en grande partie responsables du fait que la terreur soit devenue un moyen de promotion de la démocratie dans les pays en développement.

 

      En matière de démocratie, ces pays ne sont qu’au stade de l’apprentissage. Leur initiation se fait sous le guide des grandes puissances et des organisations de défense des droits de l’homme, qui sont en quelque sorte leurs encadreurs. Qu’ont-elles fait et que font-elles pour que la démocratie soit promue sur ce continent de façon effective et convenable ?

 

      Le plus mauvais élève peut s’améliorer et devenir bon s’il a un bon maître. Mais que peut-on attendre de lui si son apprenant ne fait que l’accompagner dans ses erreurs et ses errements ?

 

      La plupart des opposants africains n’ont pas fait leurs preuves en matière de démocratie. Ils ont appris ou se forment sur le tas. Rien, raisonnablement, ne nous permet donc de dire qu’ils sont plus imprégnés des valeurs démocratiques que les dirigeants de leurs pays auxquels ils ne cessent de dispenser des leçons de démocratie.

 

      Leur comportement me donne l’image d’un enfant désireux d’aller à l’école qui veut apprendre à lire et à écrire à un écolier ou à un élève. Des opposants qui n’ont jamais pratiqué la démocratie parce que n’ayant jamais gouverné ont la prétention de la maîtriser mieux que leurs adversaires au pouvoir. Curieusement, ce sont ces imposteurs que les grandes puissances ont choisis comme interlocuteurs ou, pour mieux dire, comme personnes ressources pour la promotion de la démocratie dans les pays en développement.

 

      C’est celui qui, assis au volant d’une voiture, apprend à conduire que le moniteur d’auto-école doit assister et non celui qui désir passer le permis de conduire. Les gouvernants sont à l’œuvre et ont besoin d’être encadrés ; ce sont eux que les promoteurs de la démocratie devraient assister et non les citoyens qui désirent exercer le pouvoir.

 

      Les grandes puissances vouent aux opposants des pays sous-développés une considération qui leur donne l’illusion d’être de grands démocrates. Imbus de connaissances approximatives apprises dans des livres ou à travers la presse, ils se sont proclamés défenseurs de la démocratie et des droits de l’homme. Et parce qu’ils ne maîtrisent pas ce qu’ils veulent promouvoir, ils font n’importe quoi.

 

      Dans les pays en développement, les choses se passent de telle sorte qu’on a l’impression que l’opposant idéal est celui qui est capable de soulever des montagnes et qui peut faire trembler le régime qu’il combat. Soyez un citoyens ayant toutes les qualités du roi Salomon : vous serez considéré comme un piètre opposant si vous êtes incapable de donner du fil à retordre au pouvoir en place. Mais soyez un inculte ou un brigand notoire : vous serez pris pour un opposant historique si vous pouvez paralyser votre pays et faire couler à flots le sang de vos compatriotes. Cette conception de l’opposition ne peut que donner des ailes aux aspirants au pouvoir politique.

 

       De nos jours, un opposant qui appelle les citoyens à la désobéissance civile se dit qu’il joue son rôle d’opposant, qui semble se ramener à la promotion de la démocratie et des droits de l’homme. Il en va de même de celui qui organise des manifestations meurtrières ou crée une rébellion armée. Il est d’autant plus conforté dans ses convictions et rassuré qu’il a le soutien de la communauté internationale, qui ne ménage rien pour lui assurer l’impunité. Cette protection aveugle ne peut que l’encourager dans ses dérives.

 

      Un opposant qui sait qu’il aura à répondre de ses actes ne s’amusera pas à semer la terreur à tout bout de champs. Mais tant qu’il est assuré de ne pas être puni et de ne pas être contraint d’indemniser les victimes de ses horreurs, il restera intraitable. C’est malheureusement ce qu’il nous est donné de voir dans les pays en développement.

 

      Aujourd’hui, dès qu’un opposant ou ses partisans sont interpellés pour des crimes ou des délits avérés, commis dans le cadre des manifestations de rue organisées soi-disant pour la défense de la démocratie, les grandes puissances les prennent pour des victimes de persécutions et n’hésitent pas à faire bloc autour d’eux pour empêcher qu’ils répondent de leurs méfaits.

 

      Le comble de cette absurdité est que les actes commis par les agents des forces de sécurité au cours des opérations de rétablissement de l’ordre public, eux, sont systématiquement dénoncés et condamnés par la même communauté internationale, qui crie à l’impunité. Des menaces de poursuites devant la Cour pénale internationale sont alors brandies.

 

      Se sentant soutenus sans réserve, quelle que soit la gravité de leurs méfaits, des opposants des pays sous-développés font la pluie et le beau temps. Au nom de la démocratie, ils ne cessent de semer la terreur en toute impunité.

 

      Dans ses prises de positions en faveur des défenseurs autoproclamés de la démocratie, la communauté internationale fait preuve d’une complaisance fort intrigante. Les actes de barbarie suscités ou encouragés dans les pays en développement au nom de la démocratie sont pris pour des actes de terrorisme et sévèrement réprimés quand ils sont commis dans les grandes puissances.

 

      Cette complaisance est loin d’être fortuite. Elle obéit à des considérations impérialistes. En vérité, la promotion de la démocratie est aujourd’hui ce que l’évangélisation fut hier. Sous prétexte d’apprendre à des peuples à connaître Dieu et à l’adorer pour avoir la faveur d’être admis dans la cité céleste, les Européens les avaient endormis pour pouvoir les soumettre, les exploiter et piller leurs richesses.

 

      Aujourd’hui, ces peuples sont devenus eux-mêmes experts dans la pratique des religions qui leur ont été révélées. Il a donc fallu trouver un autre somnifère pour continuer à les endormir et avoir la mainmise sur eux. La promotion de la démocratie semble être ce produit. En son nom, les Occidentaux se sont arrogé le droit de s’ingérer dans les affaires intérieures des pays sous-développés, d’y faire et défaire des régimes à leur guise et de conduire leurs destinées.

 

Le bilan de la promotion de la démocratie par la terreur

 

      Cela fait une vingtaine d’années que l’on s’offre de faire la promotion de la démocratie par la terreur. Il n’est pas trop tôt de s’interroger sur le résultat de cette lutte et de faire un bilan à mi-parcours. Autrement dit, on peut se demander si cette méthode s’est avérée fructueuse. A mon sens, le résultat de la promotion de la démocratie par la violence s’est avéré décevant. Dans les pays où elle a lieu, non seulement la démocratie ne se porte pas mieux qu’auparavant, mais des problèmes naguères inconnus y ont fait leur apparition.

 

L’échec de la promotion de la démocratie par la terreur 

 

      Aujourd’hui, on chercherait désespérément, pour ne pas dire en vain, un pays où on a pu instaurer la démocratie par la terreur. Il est vrai que des régimes jugés dictatoriaux ont chuté dans certains pays grâce au recours à la terreur, notamment à des armes et à des soulèvements populaires. Mais ceux qui leur ont succédé ne se sont pas avérés plus démocratiques.

 

      Dans ces pays, les libertés démocratiques ont continué d’être bafouées, des opposants ont continué d’être traqués ou anéantis. De même, la volonté de s’accrocher au pouvoir a continué à se manifester.

 

      En somme, des régimes qui se targuent d’être démocratiques aujourd’hui ne se distinguent de ceux qui étaient en vigueur dans le système du parti unique que par la pluralité des formations politiques et des organes de presse. Or, il est de notoriété publique que ces institutions n’ont qu’une existence théorique dans de nombreux pays.

 

      On ne peut pas dire qu’un pays est démocratique du fait qu’il y existe de nombreux partis si ces formations politiques ne sont pas libres d’exercer leurs activités.

 

      On ne peut pas non plus dire qu’un pays est démocratique du fait qu’il y existe une pluralité d’organes de presse si on ne ménage rien pour lui imposer la pensée unique, si ces médias ne peuvent critiquer le régime en place sans craindre pour leur survie, pour la sécurité de leurs personnels ou pour les interdictions abusives de leurs ventes.

 

      Je pourrais développer à loisir les considérations qui montrent qu’après vingt années de pratique, on ne peut pas affirmer que le recours à la terreur a permis d’instaurer la démocratie dans un quelconque pays. On note, au contraire, qu’il a provoqué ou ravisé la soif de dictature dans de nombreux pays.

     « Un mouton en danger mort », dit un proverbe de chez nous. Traquée jusque dans son dernier retranchement, la personne la plus douce peut devenir très agressive. Des gouvernants qui auraient pu devenir de très grands démocrates ont endossé des habits de dictateur à leur corps défendant parce qu’ils étaient traqués. Poussés à bout par des opposants à leurs régimes d’une part et par la communauté internationale d’autre part, ils se sont radicalisés pour préserver leurs fauteuils. 

    Dans leur instinct de conservation, il leur arrive de commettre des atrocités, qui deviennent pour eux des raisons de s’accrocher au pouvoir. Leurs horreurs sont telles que la perspective de retourner à leur vie de citoyen ordinaire les effraie. Ils ont peur d’affronter  les regards de tous ceux à qui ils ont eu à faire du mal directement ou indirectement. Bien plus, ils perdent le sommeil en pensant qu’ils pourront être amenés à répondre de leurs actes devant la justice s’ils ne sont plus aux affaires. 

     Toutes ces considérations sont pour eux des raisons de vouloir s’éterniser au pouvoir. Ils préfèrent y mourir plutôt que de le perdre, au risque de connaître la souffrance et l’humiliation. 

 

Les problèmes inhérents à la pratique de la terreur au nom de la démocratie. 

    

     Apres bientôt un quart de siècle d’expérimentation, force est de constater que la démocratisation par la terreur est très loin d’avoir porté ses fruits. Mais cet échec n’est pas ce qu’il y a de plus déplorable. Cette méthode s’avère funeste à bien des égards.

       Au nom de la démocratie, la terreur règne  ou a fait rage dans nombre de pays en développement. Ce qui vient à l’esprit de prime abord quand la terreur s’installe dans un Etat, c’est la souffrance des populations.  

     Les manifestations sauvages et les répressions musclées qu’elles appellent sont des épreuves qui se passent de commentaires. On aurait sûrement du mal à évaluer les dégâts de tous genres occasionnés par la défense de la démocratie par la force brutale.

      Dans les pays qui ont connu ou connaissent des rébellions armées et coups d’Etat démocratiques, ces dégâts sont incalculables. Aux morts, aux blessés et aux pertes de biens s’ajoutent les déplacements massifs des populations et les départs en exil, avec leurs cortèges de tribulations que nous connaissons.  

     En plus de ces souffrances, qui sont en quelque sorte individuelles, la terreur pratiquée au nom de la démocratie fait perdre des acquis considérables.

      L’unité nationale forgée dans les systèmes de parti unique a volé en éclats dans de nombreux pays ; elle a fait place à des divisions fondées sur des conflits partisans. L’autorité et les convenances, qui étaient de rigueur, sont royalement ignorées ; au nom de la démocratie, on se permet toutes sortes de violences verbales et physiques. 

       Bien plus, des nations qu’on croyait à l’abri des braquages politiques en ont été victimes : au nom de la démocratie, on leur a imposé des régimes militaires ou des rebellions armées. Des pays qui étaient en chantier sont devenus des ruines ; au nom de la démocratie, ils ont été détruits.  

     En plus de la perte de leurs acquis, les pays où la démocratie est promue par la terreur ont du mal à se développer pour des raisons bien simples. En effet, plus préoccupés par la mise en oeuvre de la démocratie, des franges des peuples, en particulier les intellectuels, songent à peine au développement de leurs pays.

       De leur coté, des gouvernants, plus soucieux de rétablir l’ordre dans leurs pays et de sauver leurs fauteuils, ont très peu de temps à consacrer aux questions de développement. Pour leur part, des investisseurs étrangers, qui n’entendent pas jeter leur argent par les fenêtres, ne sont pas prêts à investir dans des pays où règne la terreur.  

     Je pourrais développer d’avantage les considérations mettant en évidence les conséquences néfastes de la promotion de la démocratie par la terreur. Ces conséquences sont si graves que d’aucuns en viennent à se demander si la démocratie est aussi salutaire qu’on nous l’avait fait espérer. Dans leurs esprits, non seulement sa promotion s’avère être un échec, mais en plus elle est à l’origine de la plupart des maux qui accablent aujourd’hui de nombreux pays en développement.

      Les résultats de la lutte pour la promotion de la démocratie, il est vrai, sont très décevants. Mais, à mon humble avis, cela ne doit pas nous conduire à mettre les valeurs démocratiques en cause.  

     La démocratie, en elle-même, est une excellente chose. Il aurait vraiment fallu l’inventer si elle n’avait pas existé. Ce qui est funeste, condamnable et dénoncé, c’est la voie utilisée pour sa promotion. 

      Instaurer la démocratie dans un pays revient en quelque sorte à inculquer les valeurs démocratiques à ses dirigeants réels ou virtuels et à ses citoyens. Ce n’est pas par la terreur qu’on peut y arriver.

      Il ne suffit pas de brûler des pneus sur la voie publique, de briser les vitres d’une voiture, d’incendier des immeubles, de terroriser des populations, de réprimer des manifestants dans le sang, de créer une rébellion ni d’opérer des bombardements pour que la démocratie soit instaurée dans un pays.

      L’enseignement d’une doctrine n’est pas une affaire de force et ne doit pas prendre la forme d’un dressage ; elle est avant tout une question de pédagogie. Les puissances qui font la promotion de la démocratie dans les pays sous-développés aujourd’hui sont les mêmes qui y avaient fait la promotion de l’évangile hier.

       Sans que ces puissances aient eu recours à la violence, la plupart de ces pays ont acquis un niveau d’évangélisation qui se passe de commentaires. Pourquoi ne ferait-on pas de même pour leur démocratisation ? Pourquoi faut-il recourir à la terreur pour inculquer des valeurs démocratiques à leurs populations ?

      D’ailleurs, c’est une erreur de croire qu’il suffit que les dirigeants d’un pays soient initiés à la démocratie pour qu’il soit démocratique. Les citoyens, au nom, au profit et sous le contrôle de qui ils gouvernent doivent eux-mêmes avoir des connaissances élémentaires en démocratie.

      Quelle que soit l’expertise d’un chef d’orchestre, ses productions seront médiocres ou nulles si les membres de sa troupe n’ont pas les connaissances musicales élémentaires. Cette vérité est également valable dans la mise en œuvre de la démocratie. Les dirigeants d’un pays ont beau être des experts démocrates, l’instauration de la démocratie ne sera effective que si les citoyens sont réellement imprégnés des valeurs démocratiques. Est-ce le cas dans les pays développés à l’heure actuelle ?

      Une réorientation de la promotion de la démocratie s’impose. Au lieu de suivre aveuglement les Occidentaux qui, pour des raisons inavouées, préconisent et encouragent le recours à la terreur comme méthode de démocratisation, les intellectuels des pays sous-développés feraient mieux de se mettre au travail et de chercher les voies et moyens à mettre en œuvre pour asseoir la démocratie chez eux.

      Si les grandes puissances et leurs organisations de défense de la démocratie et des droits de l’homme ont réellement à cœur de démocratiser les pays en développement, qu’elles s’y prennent autrement. Je verrais par exemple d’un bon œil qu’elles mettent en place des fonds destinés à des programmes d’éducation démocratique comme cela se passe dans d’autres domaines. Mais c’est une illusion de croire qu’on peut y parvenir par la pratique de la terreur.

      Mesdames et messieurs, telles sont les réflexions que j’ai pu partager avec vous sur le thème qui m’a été soumis. Mon rôle était d’ouvrir le débat. C’est donc au cours de nos échanges qu’ensemble nous traiterons le sujet. Je vous remercie de votre attention et surtout de la qualité de votre écoute.

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

 

                                                                                               

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

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