L'enfant et le couteau
« C’est le couteau sans manche lui-même qui s’arrache des mains d’un enfant. » Tel est le proverbe que j’ai choisi, pour ce mois de mars 2011, de soumettre à la réflexion des internautes qui me font l’honneur et le plaisir de visiter mon modeste blog.
C’est un réflexe pour toute grande personne qui voit un objet dangereux dans les mains d’un enfant de lui demander de s’en défaire ou, au besoin, de le lui arracher.
Il y a des objets qu’on peut lui arracher facilement, quitte à le faire pleurer ; c’est le cas d’une bouteille, d’un tison allumé ou d’un flacon contenant un produit dangereux. En revanche, il y en a qu’on ne peut pas lui arracher sans risquer de le blesser ou de se faire mal soi-même ; il en va ainsi du couteau, surtout quand il est dépourvu de manche.
Quand un enfant s’empare d’un couteau sans manche, il ne peut que le tenir par la lame. Si on veut le lui arracher de force on risque de lui faire une entaille dans la paume ou même de lui arracher des doigts. La sagesse commande donc qu’on l’amadoue pour qu’il s’en sépare ou, le cas échéant, qu’on le laisse en espérant qu’il finira par l’abandonner.
Dans bon nombre de cas, des enfants ne se résolvent à jeter des couteaux qu’ils se sont entêtés à conserver dans leurs mains que quand ils se sont blessés avec. Ils hurlent alors et courent vers les adultes ou adolescents les plus proches pour leur montrer leurs blessures.
S’étant fait mal ils réalisent les conséquences de leur entêtement et en font une leçon. Dorénavant, non seulement ils se garderont de jouer avec des couteaux, mais en plus quand on leur demandera de se défaire d’autres objets dangereux ils ne feront pas la sourde oreille.
« C’est le couteau sans manche lui-même qui s’arrache des mains d’un enfant. » Ce proverbe abron s’adresse à tous ceux qui n’écoutent que leurs passions ou ambitions, qui se moquent des conseils et mises en gardes qu’ils ont intérêt à prendre en compte. Ce genre d’individu est malheureusement légion de nos jours.
De nombreux enfants font l’école buissonnière ou, en tout cas, jouent avec leur avenir au mépris des conseils et mises en garde de leurs parents. C’est bien plus tard, quand, devenus grands, ils se retrouvent sans emplois, qu’ils réalisent le tort qu’ils se sont fait.
Parmi eux il y en a qui ne ratent guère la moindre occasion de faire leur mea-culpa : « Mon père me l’avait dit, mais je ne l’avais pas écouté. Si j’avais écouté ma mère je ne serais pas dans cette situation aujourd’hui. Etc. » Hélas ! Il est trop tard !
D’autres enfants persistent dans leurs mauvaises fréquentations ou habitudes, au mépris des conseils et mises en garde de leurs parents. Avec une effronterie et une insouciance inqualifiables certains d’entre eux n’hésitent pas à répondre aux leurs : « Les prisons ne sont pas faites pour les animaux ».
Nombreux sont ces enfants rétifs qui finissent en prison quand ils ont la chance de ne pas succomber à la vindicte populaire ou à des opérations de lutte contre la criminalité. Du fond de leurs cellules ils se remémorent les paroles de leurs géniteurs en versant des larmes ; ils ont du remords. Hélas ! Il est trop tard !
De nombreuses femmes jouent avec leurs foyers en toute insouciance. Pour de petites incompréhensions qui feraient sourire des gamins elles se résolvent à divorcer ; elles restent sur leurs positions en dépit des conseils qui leur sont prodigués par de bonnes volontés. A des conseillers dévoués certaines d’entre elles ne trouvent guère inconvenant de lâcher en signe d’agacement : « Je ne vivrai pas d’herbe. Je ne mangerai pas du gravier. Etc. »
Quand le divorce survient, on en retrouve dans des baraques que de mauvaises langues appellent en Côte d’Ivoire "mon mari m’a laissée". Confrontées aux dures réalités de leur nouveau statut elles se remémorent les conseils reçus et se reprochent de n’avoir pas mis un peu d’eau dans leur vin. Hélas ! Il est trop tard !
Inversement, des hommes au seuil du troisième âge se jettent en pâture à de jeunes maîtresses possessives que des Ivoiriens appellent "les forces nouvelles", allusion faite à la rébellion armée qui éclata dans leur pays en septembre 2002.
Ces jeunes maîtresses ont la réputation de déstabiliser des foyers. Certains des hommes qu’elles accaparent délaissent leurs familles en dépit des conseils qui leur sont prodigués. Ils ne reviennent sur terre que quand elles les ont largués après les avoir ruinés et parfois même conduits au divorce.
Ils se mordent alors les doigts en se reprochant de n’avoir pas écouté les nombreux conseils et mises en garde reçus. Hélas ! L’eau déjà versée par terre n’est plus récupérable ! Il est trop tard.
Des gouvernants et opposants obnubilés par le pouvoir n’hésitent pas à s’engager dans des aventures suicidaires. Ils restent étonnement sourds aux conseils et mises en garde salvateurs qui affluent de tous les coins de la planète. Ils ne reviennent à la raison, s’ils ont la chance de sortir vivants de leurs entreprises, que quand ils se retrouvent dans de mauvais draps.
Tant d’acteurs politiques ont été victimes de leur intransigeance ! Certains se sont retrouvés au tombeau. D’autres, plus chanceux, se sont retrouvés dans les filets de la justice ou en exil. Ironie du sort : ceux-ci sont prompts à appeler au secours les organismes de défense des droits de l’homme et la communauté internationale qu’ils avaient refusé d’écouter quand ils se croyaient tout-puissants. On les entend souvent vociférer sur les antennes d’organes de presse qu’ils avaient passé leur temps à diaboliser. Ainsi va la vie !
Mais, au-delà de toutes ces agitations, ils ont du remords. Dans leur for intérieur ils reconnaissent avoir mal fait en n’écoutant pas les conseils et mises en garde reçus. Ils doivent se dire que si c’était à recommencer ils ne le feraient pas. Hélas ! C’est trop tard !
On pourrait multiplier à l’infini les exemples qui montrent de toute évidence que l’entêtement se paye presque toujours, et très cher. Bien des revers inoubliables auraient pu être évités si ceux qui les ont subis avaient su faire preuve de flexibilité et d’humilité.
« C’est le couteau sans manche lui-même qui s’arrache des mains d’un enfant. » Ce proverbe est soumis à la méditation de tous ceux qui sont prompts à rejeter du revers de la main gauche les conseils qui leurs sont prodigués. A bon entendeur, salut !
Fodjo Kadjo ABO
Ecrivain
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