Le partage du pouvoir : un remède pire que le mal à guérir
De plus en plus le partage du pouvoir est recommandé et parfois même imposé par la communauté internationale comme moyen de règlement des conflits postélectoraux et autres crises politiques en Afrique.
Ceux qui ont eu la présence d’esprit de méditer sur cette trouvaille ont dû se rendre compte qu’elle n’est pas aussi méritoire qu’on veut nous le faire croire. Non seulement les élections continuent d’être de plus en plus contestées sur ce continent, mais les crises politiques de tous genres y sont devenues légion.
L’expérience du partage du pouvoir s’est avérée si décevante qu’il est permis de se demander si elle mérite d’être poursuivie. Bien entendu, les partisans de cette pratique ne manqueront pas de la justifier. Entre autres arguments ils s’empresseront de citer des conflits qu’elle a permis de régler en Afrique.
Le partage du pouvoir, ayons l’honnêteté de le reconnaitre, s’est parfois avéré fructueux : il a permis d’éviter ou d’arrêter des bains de sang dans nombre de pays. Mais ces succès sporadiques, au demeurant éphémères, ne doivent pas nous faire perdre de vue les nombreux inconvénients qu’il comporte.
A la réflexion, les effets secondaires de ce remède sont plus funestes que les maux qu’il est censé guérir. L’expérience a montré qu’il est à l’origine des folies que nombre d’acteurs politiques africains se permettent de nos jours.
Très peu de ces acteurs se paieraient le luxe de créer des crises de toutes pièces s’ils étaient conscients que, loin d’en tirer des dividendes, ils auraient à répondre de leurs actes devant la Justice. Hélas ! On nous a donné le sentiment qu’en politique la violence nourrit son homme. Il n’en fallait pas plus pour favoriser le désordre que nous déplorons aujourd’hui dans les pays en développement.
Pour un oui, pour un non, des aventuriers s’insurgent contre les autorités établies : ils se disent qu’en répandant à profusion le sang de leurs concitoyens on les suppliera de déposer les armes en échange de parcelles du pouvoir. Pour un oui, pour un non, de piètres opposants paralysent leurs pays par des grèves et manifestations sauvages : ils sont convaincus qu’on leur proposera de « mettre balle à terre » et d’accepter en retour que des postes ministériels leur soient attribués.
Des gouvernants désireux de s'éterniser au pouvoir n'hésitent pas à se prêter à ce jeu. Pour peu que certains d'entre réalisent que le pouvoir va leur échapper à l’expiration de leurs mandats, ils organisent le chaos dans leurs pays : ils sont assurés de rester à leurs postes à la faveur du partage du pouvoir.
Ces calculs diaboliques se font également au niveau des consultations populaires. Un chef d’Etat vomi par son peuple ne s’avouera jamais vaincu s’il sait qu’en revendiquant la victoire tout en se montrant sanguinaire et intransigeant on finira par lui demander de partager le pouvoir avec son adversaire. Le but de sa démarche est avant tout de demeurer à son poste. Naturellement, il ne peut que se frotter les mains si, au lieu d’être amené à lâcher prise, il lui est plutôt et tout simplement demandé de céder quelques ministères au candidat dont il a usurpé la victoire, portefeuilles qu’il peut de toutes les façons reprendre par la suite.
La communauté internationale, en réagissant ainsi à sa démarche, institue une jurisprudence qui ne manquera pas de faire des émules. De son côté, un opposant qui sort manifestement vaincu d’une compétition électorale sera tenté de revendiquer la victoire et de semer la terreur pour amener la communauté internationale à exiger le partage du pouvoir.
Dans le même but, un candidat qui n’est pas sûr de lui ou qui pressent sa débâcle peut, quelques jours avant la date du vote, être tenté de jeter l’éponge sous prétexte de craindre pour sa vie ou pour celles de ses partisans, créant ainsi la confusion et jetant le doute sur la crédibilité du scrutin.
Ces tactiques ont permis à des candidats rusés de ne pas sortir bredouille d’élections qu’ils n’ont pas gagnées ou qu’ils étaient de toutes les façons condamnés à perdre. A la faveur du partage du pouvoir ils se sont retrouvés avec des portefeuilles ministériels qui leur ont permis de récupérer l’argent dépensé pour leurs campagnes et de profiter des privilèges du pouvoir.
Dans un tel contexte, les élections ne peuvent que perdre leur sens : c’est le verdict de la rue qui compte. Le vainqueur du scrutin n’est pas le candidat que le peuple a choisi mais celui qui arrive à s’imposer par la terreur. Son challenger est assuré de s’en tirer avec une parcelle du pouvoir si lui aussi parvient à impressionner l’opinion publique par sa capacité de nuisance.
Les règlements des conflits postélectoraux et autres crises politiques ont maintes fois mis à nue les prétentions de quantité de candidats à des élections présidentielles. Contrairement à ce qu’ils font croire aux électeurs, ils ne se battent pas dans l’intérêt de leurs pays mais pour leur salut personnel. Leur attitude en fait foi.
Pendant que leurs concitoyens s’interrogent sur l’utilité de leurs suffrages, que les dépouilles de manifestants tués moisissent dans des pompes funèbres, que des blessés de manifestation luttent désespérément contre la mort et que des populations déplacées meurent de faim dans des forêts, les protagonistes des conflits sont engagés dans des transactions honteuses en vue du partage des postes ministériels.
Il est temps que la communauté internationale se donne les moyens de faire respecter les verdicts des urnes et la volonté des peuples. A quoi sert-il d’organiser des scrutins si celui qui détient le pouvoir peut impunément refuser de le céder au candidat que le peuple a choisi ? A quoi sert-il de déranger des électeurs si en définitive leur choix ne comptera pas ? A quoi sert-il de mobiliser des armées d’observateurs et des fonds astronomiques pour la bonne tenue d’élections si des gouvernants battus au vu et au su de tous ou convaincus de fraudes flagrantes et massives peuvent se maintenir au pouvoir contre vents et marrées ?
Ces questions doivent interpeller la communauté internationale au plus haut point. Il est temps qu'elle mette fin à la récréation et aille au-delà des condamnations de principe et des sanctions génériques qui, en réalité, ne font souffrir que les populations.
Des dictateurs entêtés ont continué à se maintenir royalement au pouvoir, à terroriser leurs peuples et à narguer le monde entier en dépit de ces sanctions. Cela est inadmissible. Que pèse vraiment la volonté d’un seul homme pour qu’il lui soit permis de confisquer le pouvoir au prix des vies et de la souffrance de ses compatriotes ? La communauté internationale a intérêt à assumer ses responsabilités et à justifier ainsi sa raison d'être.
Fodjo Kadjo ABO
Ecrivain
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