Peut-on dire que la crise ivoirienne est salutaire ?

La Côte d’Ivoire traverse une grave crise dont les premiers symptômes se sont manifestés au lendemain de la disparition du Président Félix Houphouët Boigny, en 1993.
L’évolution de cette crise l’a conduite à ce qu’il est convenu d’appeler « le boycott actif », en 1995. A peine sortie de cette épreuve elle a fait l’expérience, plus douloureuse, du coup d’Etat en décembre 1999. Depuis 2002 elle patauge pour sortir d’une guerre fratricide, à juste titre qualifiée de sale guerre par le Président Laurent Gbagbo.
Ce conflit a fait couler beaucoup d’encre et de salive. Si certains y ont vu une sottise qu’on aurait pu épargner à un pays si attaché à la paix, d’autres, au contraire, y voient un évènement salutaire.
De soi-disant analystes vont même jusqu’à y voir une chance pour la Côte d’Ivoire d’entrer dans la cour des grands. Pour en convaincre ceux qui leur font le plaisir de les écouter, ils s’empressent de citer des exemples de grandes puissances devenues ce qu’elles sont aujourd’hui grâce à la guerre.
Un évènement, aussi dramatique qu’il puisse être, est toujours chargé d’enseignements profitables. Il provoque une prise de conscience chez ceux qui savent réfléchir. Celui qui été victime d’un cambriolage par exemple, s’il est sensé, devient prudent et évite désormais des comportements susceptibles de l’exposer à d’autres vols. De même, la victime d’une escroquerie, si elle est réfléchie, tire des leçons de son malheur et s’entoure désormais de précautions pour ne plus se faire avoir.
Il faut manquer de discernement ou être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la crise ivoirienne est riche d’enseignements bénéfiques à bien des égards. Elle aura permis aux Ivoiriens de comprendre qu’une guerre est loin d’être la solution appropriée à un problème national. Elle aura également donné à réfléchir à tous ceux qui sont prompts à créer des occasions de conflits aussi bien en Côte d’Ivoire que dans d’autres pays en développement.
Mais ce n’est pas parce que cette crise est instructive qu’il faut s’en réjouir et faire son apologie. L’automobiliste qui échappe à la mort à la suite d’un grave accident de la circulation dû à un excès de vitesse, à la fatigue ou au non respect des règles de priorité ne manquera pas de tirer des leçons de son malheur. Il s’interdira à l’avenir de se mettre au volant en état d’ivresse ou de fatigue ou encore de griller un feu rouge. Ce n’est pas pour autant qu’il dira que son accident lui a fait du bien.
On n’a pas besoin d’être un génie pour comprendre que ceux qui font l’apologie de la crise ivoirienne sont de piteux arrivistes qui ont su ou comptent en tirer parti. Des crapules notoires dont la place se trouve en prison se sont retrouvés dans des situations confortables, voire honorables. Des misérables qui auraient passé toute leur vie à tirer le diable par la queue ont pu se constituer des fortunes colossales. Bien entendu, ces bienheureux aimeraient qu’elle s’éternise afin d’en profiter au maximum.
Le bonheur de cette poignée d’ambitieux sans scrupule ne saurait en aucun cas être un critère d’appréciation de la crise ivoirienne, qui demeure pour la Côte d’Ivoire et tous ceux qui l’aiment d’un amour sincère une véritable tragédie, une expérience à ne pas revivre.
Ceux qui ont perdu des êtres chers, leurs emplois ou de belles opportunités du fait de cette sale guerre ne s’amuseront pas à y voir un évènement salutaire. Il en va de même de ceux dont les affaires ont périclité, qui ont été contraints à l’exil ou à l’exode, qui ont été obligés de sacrifier leurs études ou qui ont contracté des infirmités permanentes pour la même raison.
Cette crise a fait trop de mal à la Côte d’Ivoire : son économie s’est effondrée ; sa croissance a été interrompue ; son image a pris un coup ; l’unité nationale a volé en éclats ; des générations ont été sacrifiées. Et il faudra sans doute des décennies pour panser les blessures morales occasionnées. Bref ! Ses pertes sont incalculables !
Il faut être inconscient pour soutenir qu’une guerre qui a fait reculer de plusieurs décennies un pays qui était si bien engagé sur la voie du développement est une bonne chose. Longtemps avant la Côte d’Ivoire, de nombreux pays en développement ont fait l’expérience de la guerre. Qu’ont-ils obtenu de si précieux pour qu’on leur emboite le pas ? Sont-ils devenus plus puissants qu’ils ne l’étaient avant de connaître la guerre ? Ont-ils été admis dans la cour des grands ?
Il est bien vrai que la plupart des pays développés qui font la pluie et le beau temps aujourd’hui ont fait l’expérience de la guerre. Mais est-il prouvé qu’ils doivent leur puissance à la guerre ? Rien n’est moins sûr. Ce qui est certain, en revanche, c’est que de grandes nations comme l’Allemagne et l’Italie ont perdu leur hégémonie à cause de la guerre.
La sainte Bible nous enseigne qu’Israël a été le théâtre de multiples conflits armés. Qu’a-t-il tiré de ces guerres ? Pourtant la plupart d’entre elles étaient réputées saintes. La Grèce fait partie des pays connus pour leur passé guerrier. Qu’est-elle devenue aujourd’hui ? Compte-t-elle parmi les grandes puissances d’aujourd’hui ?
Arrêtez d’abuser de l’ignorance de vos concitoyens, vous qui passez votre temps à tenir des discours bellicistes ! Si la crise ivoirienne vous a assuré des dividendes, c’est votre chance. Mais, de grâce ! Ne vous moquez pas d’eux en leur faisant croire que cette sale guerre est un placement qui va avoir des retombées bénéfiques pour leur pays et leurs descendances.
/image%2F0999645%2F20240411%2Fob_1e2a21_428639096-10211913804237266-9176486447.jpg)