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 Fodjo Kadjo ABO

Réflexions sur les drames de l'immigration clandestine

24 Mai 2015, 12:27pm

Publié par Fodjo Kadjo ABO

Depuis quelques années, il ne se passe pratiquement pas de mois sans que l’on ne déplore des naufrages dans les océans. Des Africains qui rêvent de se rendre en Europe où ils comptent avoir des situations bien plus reluisantes que celles qu’ils ont dans leurs pays terminent leurs aventures dans les entrailles de requins quand ils n'ont pas la chance de se retrouver sur des marchés aux esclaves dans des pays comme la Libye.

Ces drames, dont l’on aurait sûrement du mal à évaluer les victimes, semblent être considérés comme de banals faits divers. C’est le moins qu’on puisse dire en considérant l’indifférence qu’ils suscitent.

Nous avons été témoins de la mobilisation dont les organisations humanitaires ont fait preuve dans la lutte contre les épidémies de peste porcine et de grippe aviaire en Afrique ; pourtant, les victimes de ces cataclysmes, s’il y en a eu, pourraient se compter au bout des doigts. Nous les avons vues entrer en effervescence et ameuter la planète entière quand l’épidémie de la fièvre Ébola a fait son apparition en Afrique de l’Ouest, en 2014 ; elles ont même fait preuve d’un excès de zèle qui a donné lieu à des controverses sur la réalité et l’ampleur du phénomène.

L’expérience a montré que les militants des droits de l’homme deviennent très prolixes quand des crises politiques éclatent dans les pays sous-développés : des rapports accablants sur des violations des droits de l’homme, parfois contestées, sont publiés tambour battant. Il en est de même quand des homosexuels se font molester ou lorsque des Occidentaux ont maille à partir avec des terroristes.

On ne peut donc que s’étonner du mutisme de tous ces bons samaritains face aux drames de l’immigration clandestine qui, selon certaines sources, ont causé des dizaines de milliers de morts en moins d’un quart de siècle. On se demande où tous ces bons samaritains sont passés en pensant à l'existence, dans des pays comme la Libye, de marchés aux esclaves où des immigrants africains sont vendus moins cher que des moutons pendant la fête de Tabaski.

Mais, bien plus décevante, pour ne pas dire intrigante est le silence des dirigeants des pays africains.

Les Africains ne sont pas les seuls à tenter de se rendre en Europe de façon clandestine. Ils se retrouvent sur le chemin de l’immigration avec des Asiatiques et des Latino-Américains. Mais comment se fait-il qu’ils soient presque les seuls à terminer leurs voyages au fond des océans ? Les naufrages qui les emportent sont-ils tous accidentels comme nous l’apprenons par la presse ? Combien sont-ils, les gouvernants africains qui se posent ces questions ?

Quand des Occidentaux meurent dans des conditions suspectes en Afrique, les dirigeants de leurs pays n’hésitent pas à remuer ciel et terre pour que la lumière soit faite sur les circonstances de leur décès. Mais quand plusieurs centaines d’Africains meurent d’un seul coup au large des pays européens, personne ne songe à remettre en cause la thèse de l’accident avancée pour expliquer cette tragédie. Tout se passe comme si les victimes étaient des apatrides. Pendant combien de temps va-t-il continuer à en être ainsi ? Jusqu’à quand les océans vont-ils continuer à engloutir des Africains dans la plus grande indifférence ? Combien de victimes des drames de l’immigration clandestine attend-on de déplorer pour réaliser la gravité de ces tragédies ?

Une prise de conscience de ce fléau s’impose de toute nécessité. Au-delà des dirigeants des pays africains, elle est nécessaire à tous les fils et à toutes les filles de ces États, à commencer par les candidats à l’immigration clandestine eux-mêmes.

Les raisons qui poussent des jeunes Africains à se ruer vers l’Europe en prenant des risques qui conduisent beaucoup d’entre eux à la mort sont somme toute légitimes. Mais ce qui est légitime n’est pas forcément raisonnable. Il est tout à fait légitime pour la victime d’une agression injuste de se défendre. Est-ce pour autant qu’il faille tenir tête à des braqueurs drogués prêts à lui faire la peau ?

Les naufrages tragiques sans cesse déplorés devraient être de sérieux motifs de dissuasion pour les candidats à l’immigration clandestine. Hélas ! Force est de constater que pendant que l’on annonce la noyade de dizaines ou de centaines d’immigrants clandestins, des jeunes gens se bousculent pour se faire de la place sur des embarcations qui feraient reculer toute personne raisonnable. En agissant ainsi, ils donnent l’image d’un insensé qui, voulant fuir la pluie, se jette par exemple dans un fleuve. Des Africains en viennent à se livrer à la mort en voulant fuir la misère dans leurs pays.

Les pirogues, barges, radeaux et autres embarcations de fortune utilisés pour convoyer ces immigrants sur les côtes européennes rappellent d’ailleurs le triste souvenir des négriers qui transportaient des esclaves africains en Amérique. Capturés, enchaînés et embarqués de force sur ces bateaux, des captifs étaient roués de coups quand ils ne se montraient pas dociles. Ceux d’entre eux qui mouraient ou agonisaient durant les voyages étaient jetés dans la mer de façon impitoyable. Le traitement infligé aux immigrants clandestins est quasiment identique.

Les esclaves étaient embarqués contre leur gré, parfois à l’issue de tentatives de résistance farouches. À leur différence, les immigrants clandestins payent de l’argent pour se faire embarquer de leur plein gré. Du reste, leur traitement n’est guère différent : ils sont parqués dans des embarcations comme du bétail. Ceux d’entre eux qui tombent malades pendant la traversée ou se montrent indociles sont jetés dans la mer. Cela est tout simplement choquant !

Le souvenir de la traite négrière a bouleversé et continue de révolter de nombreux Africains et des descendants d’esclaves ; ils en veulent aussi bien à ceux qui l’ont pratiquée qu’à leurs propres ancêtres qui l’ont favorisée. N’est-il pas écœurant de voir qu’au moment où des voix s’élèvent pour demander la réparation des préjudices causés à l’Afrique du fait de ce commerce honteux des Africains se démènent pour aller se constituer esclaves dans les pays concernés ?

La plupart des candidats à l’immigration clandestine n’ont pas de qualifications pouvant leur permettre d’exercer des activités décentes. Ils vont faire en Europe des travaux parfois plus répugnants que ceux qu’ils refusent dans leurs propres pays. Par-dessus le marché, ils sont sans cesse pourchassés et, quand ils sont capturés, brutalisés, menottés ou enchaînés avant d’être rapatriés de force, dans des conditions identiques à celles des Nègres convoyés en Amérique pendant l’esclavage.

À propos des aventures funestes des immigrants clandestins, de nombreux intellectuels africains ont des prises de positions parfois décevantes. Ils sont prompts à vociférer, à s’agiter et à proférer des malédictions quand ceux qu’on appelle des « sans papiers » sont traqués en Europe.

Ces réactions, guidées par l’humanisme, la compassion et la solidarité raciale, sont tout à fait légitimes ; il n’empêche qu’elles ne devraient se manifester que dans l’intérêt des immigrants clandestins. Avec la même promptitude et la même vigueur, ils devraient aussi faire entendre leurs voix face aux comportements coupables de ces aventuriers. Fort curieusement, ils ne prennent position sur les drames de l’immigration clandestine que pour s’attaquer aux dirigeants des pays développés. Cela est injuste et même irresponsable.

Tous, nous sommes conscients des risques attachés aux voies que les immigrants clandestins empruntent pour atteindre les côtes européennes. Les intellectuels africains devraient se faire le devoir de sensibiliser leurs frères, sœurs et connaissances qui se lancent dans des aventures aussi périlleuses et de les dissuader de se jeter en pâture à la mort. S’ils n’ont pas le courage ou la présence d’esprit de le faire, ils doivent au moins se garder de chercher des boucs émissaires et surtout de culpabiliser les Occidentaux chaque fois que des drames surviennent.

La responsabilité de ceux-ci dans la survenue de ces drames est indéniable. Tant que les ressortissants des pays du Sud pouvaient se rendre en Europe sans difficulté, ils n’avaient aucun intérêt à le faire dans la clandestinité. Nul n’est assez insensé pour chercher à entrer dans une maison par escalade alors qu’il lui est loisible d’y accéder par une porte grandement ouverte. L’idée de se rendre en Europe de manière clandestine est venue à des candidats à l’immigration quand les Européens ont compliqué l’accès à ce continent à travers les accords de Schengen, signés en 1985.

La responsabilité des Européens dans l’immigration clandestine est d’autant plus grande qu’après avoir durci les conditions d’entrée et de séjour dans leurs États, ils ont initié dans les pays du Sud une vaste campagne de démocratisation qui, en entraînant des crises sociopolitiques, des conflits armés et la misère, engendre des mouvements de populations. Des infortunés pris entre deux feux luttent pour leur survie en prenant toutes sortes de risques : certaines se réfugient dans des forêts où elles bravent les intempéries et des animaux féroces ; d’autres, en cherchant à se réfugier en Europe, se retrouvent sur les océans où elles s’exposent à des naufrages.

En vérité, il est choquant de voir que les Européens, après avoir pratiqué la traite négrière et la colonisation et pillé les richesses de l’Afrique, ferment aujourd’hui les frontières de leurs pays aux Africains qui veulent aller chercher un mieux être chez eux. Peut-on pour autant leur dénier le droit d’asseoir la politique d’immigration qu’ils estiment convenable à leurs pays ? Cela dédouane-t-il les intellectuels africains qui manquent au devoir de sensibilisation qu’ils ont envers leurs proches ou connaissances tentés par l’immigration clandestine ?

Ces intellectuels sont prompts à s’offusquer de l’attitude des Occidentaux. Cela est de bonne guerre et n’aurait vraiment rien de scandaleux s’ils ne restaient pas muets ou indifférents face à la politique d’immigration, parfois bien plus critiquable, menées dans leurs propres pays au détriment d’autres Africains.

Il est de notoriété publique qu’il y a des États africains où des Africains ont de loin plus du mal à s’intégrer qu’en Occident. À cet égard, l’Afrique du Sud nous fournit un exemple aussi illustratif qu’actuel : des xénophobes ont fait subir à des Africains comme eux des traitements qu’on ne déplore plus en Europe.

« Charité bien ordonnée commence par soi-même », dit une maxime. Ayons soin de balayer devant nos propres maisons avant de reprocher aux autres de vivre dans l’insalubrité ! La plupart des Africains qui immigrent en Occident fuient la misère, essentiellement due à la mauvaise gouvernance et aux conflits armés qui ont lieu dans leurs pays. Les causes de l’immigration clandestine sont avant tout à rechercher dans le camp des acteurs de la classe politique africaine, qui ont tous de fervents supporteurs parmi les intellectuels africains.

Dans nombre de pays africains, des populations vivent dans la misère. Pendant qu’elles tirent le diable par la queue, certains de leurs concitoyens, de surcroît minoritaires, se la coulent douce : ils gaspillent les ressources publiques avec insouciance, se vautrent dans l’abondance et les plaisirs, suralimentent leurs comptes aussi bien en Europe qu’en Amérique et font étalage de leurs richesses.

Des opposants, impatients d’accéder au pouvoir et de s’approprier la fortune publique à leur tour, ont plongé leurs pays dans le chaos en prenant les armes ou en passant leur temps à semer la terreur. C’est la conjugaison de tous ces facteurs qui est en grande partie à l’origine de l’immigration clandestine : des citoyens qui ne savent plus à quel saint se vouer préfèrent se rendre en Occident ; ils comptent y trouver une vie bien meilleure. Et les intellectuels africains sont mal placés pour s’insurger contre les Occidentaux qui refusent de supporter les conséquences de la misère qu’ils contribuent à créer ou à aggraver dans leurs pays respectifs !

Nul ne peut et ne doit en aucun cas être tenu d’assumer les bêtises de son prochain. Comment voulez-voulons-nous que les Occidentaux ne ferment pas les frontières de leurs pays à des immigrants africains forgés de toutes pièces ? Au nom de quelle logique tenons-nous à ce qu’ils supportent contre leur gré les conséquences des ambitions démentielles des acteurs de la classe politique africaine ?

Comme indiqué plus haut, les Occidentaux sont en partie responsables des facteurs évoqués. Mais cela n’est-il pas de bonne guerre ? Quel est le joueur qui est assez stupide pour refuser de mettre la balle au fond des filets quand son adversaire lui offre une occasion de marquer un but ? Que voulons-nous que les Occidentaux fassent si des gouvernants et opposants africains, par leurs ambitions démesurées et leur égoïsme, leur fournissent des occasions en or de profiter des richesses de leurs pays ?

S’il est reproché aux Occidentaux d’être portés à assujettir et exploiter l’Afrique, il peut être aussi fait grief aux fils et aux filles de ce continent de prêter trop souvent le flanc à la domination. Les cafards ne peuvent pénétrer dans un mûr que s’il est lézardé. La cupidité des Africains et l’ambition démesurée qu’ils ont d’être ou de paraître importants sont autant de failles béantes qui offrent aux Occidentaux l’occasion d’entrer dans l’intimité de leurs pays et de faire d’eux ce qu’ils veulent.

Des intellectuels africains qui ont eu à critiquer et à combattre la gabegie et la fuite des capitaux dans leurs pays n’ont ni tardé ni hésité à retourner leurs vestes lorsque les circonstances leur ont donné l’occasion d’avoir accès aux ressources publiques. Sans vergogne, ils se sont mis à piller les caisses de l’Etat, à se glorifier de leurs butins et à justifier mordicus des pratiques qu’ils avaient passé des années à dénoncer et à combattre sans ménagement.

Pour leur part, des citoyens qui s’affichaient comme des patriotes exemplaires et qui étaient prompts à dispenser des leçons de civisme et de morale aux autres quand ils étaient du bon côté ne trouvent guère anormal de pratiquer, de préconiser ni de cautionner la violence pour la reconquête du pouvoir. De tels agissements ont pour conséquence inéluctable d’engendrer ou d’attiser des crises sociopolitiques, des conflits armés et la misère, principales causes de l’immigration.

Nous sommes très nombreux à reconnaître que dans l’état actuel des choses l’immigration clandestine est un grand fléau. Et tout phénomène de cette ampleur doit être combattu tant sur le plan préventif que curatif. La part de responsabilité des intellectuels des pays en développement dans cette lutte est très grande. Il importe qu’ils en prennent conscience et l’assument pleinement au lieu de se complaire dans des vociférations et gesticulations stériles.

                                        Fodjo Kadjo ABO

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O
La malédiction de l'embarcation esclavagiste? Une malédiction ancestrale qui nous ronge le cœur. Professeur votre analyse est édifiante et pleine d'émotions. Quant aux dirigeants africains ils ne savent que pleurer les victimes des pays occidentaux, vous l'avez souligné les victimes africaines sont semblables à un papier hygiénique. Leur mort est qu'une goutte d'eau qui tombe dans l'océan. Ils sont les principaux acteurs responsables de l'immigration clandestine qui endeuille nos cœurs sans que un expert africain réclame une autopsie ou une enquête afin de savoir les causes réelles de cette tragédie.<br /> JE NE PEUT QUE VOUS BÉNI DU TRAVAIL ABATTU PAR VOTRE CLAVIER ET VOTRE INTELLIGENCE. J'espère que cette réflexion sera minutieusement lue par nos internautes et la partageront pour prendre part à votre initiative de prévention contre ce fameux fléau
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N
J’apprécie votre analyse du drame; J'apprécie surtout le fait que,comme moi et sans doute plusieurs autres frères et sœurs,vous soyez sensible à la tragédie. J'apprécie particulièrement que vous preniez de votre temps pour partager vos sentiments humains.Je souhaite que ton exemple<br /> fouette nous les "paresseux" ou "négligents"<br /> <br /> NOUHO KONE
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F
Mon cher Nouho Koné, je vous remercie de votre aimable commentaire.
L
Félicitations patron pour cette belle analyse. Puisse cette réflexion constructive faire tâche d'huile sur les réseaux sociaux. Bonne après-midi à vous ! Dame OUALLO
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F
Bonjour Madame Ouallo. Je vous remercie de vos compliments. Bonne journée.