Drôle de patriotisme !
Depuis quelques mois, la Côte d’Ivoire est le théâtre d’attaques sauvages se soldant par de nombreux morts et blessés. Les camps militaires, les brigades de gendarmerie, les commissariats de police, les postes de contrôles des forces de sécurité et les établissements pénitentiaires sont les cibles de prédilection des assaillants.
Certains imputent la responsabilité de ces attaques à des partisans de Monsieur Laurent Gbagbo, notamment à ses ex-jeunes patriotes, à ses miliciens et à des soldats acquis à sa cause. D’autres pointent du doigt des membres des Forces Républicaines de Côte d’Ivoire désabusés.
Les supputations vont bon train. Mais quelle que soit l’hypothèse qu’il plaira à chacun de retenir, il est indéniable que ces attaques sont le fait d’Ivoiriens qui, il n’y a pas si longtemps, ne juraient que par la patrie.
Au nom de l’amour patriotique, les uns se sont agités pendant une décennie sans craindre ni se gêner de s’illustrer par des horreurs inqualifiables ; les autres ont pris les armes et se sont battus farouchement au prix de nombreuses pertes en vies humaines et de dégâts matériels considérables.
Le spectacle auquel il nous est donné d’assister depuis un certain temps nous porte à douter de la bonne foi de quantité de nos frères et sœurs ivoiriens qui affichaient ainsi leur amour pour la Côte d’Ivoire. En réalité, ils s’agitaient non pas pour défendre les intérêts de ce pays mais pour « leurs ventres ».
Je ne croyais pas si bien dire en écrivant dans mon ouvrage intitulé « Que ne ferait-on pas pour du pognon ! » : « En Afrique, la plupart de ceux qui gravitent autour des hommes d’Etat et les soutiennent farouchement, avec ou sans conviction, le font pour de l’argent. Des membres des forces de défense et de sécurité aux mouvements de soutien en passant par les miliciens et les militants de leurs partis, l’argent est au cœur de toutes les agitations ; il est la vraie patrie dont on défend la cause. »
Cette réflexion est d’actualité aujourd’hui. Les Ivoiriens qui commettent des attaques lâches et sanglantes à travers le pays, qu’ils soient des partisans de Monsieur Laurent Gbagbo ou des éléments mécontents des Forces Républicaines de Côte d’Ivoire, ne sont que de piteux imposteurs. L’amour patriotique au nom duquel ils faisaient tant de bruit n’était que de la poudre aux yeux ! Par leurs agissements, ils montrent de toute évidence qu’ils ont passé leur temps à vociférer et à s’agiter moins pour la défense de la cause de leur pays que pour celle de leurs intérêts personnels.
En vérité, nombreux sont ceux qui ont du mal à comprendre que des gens qui ont passé des années à condamner et à stigmatiser leurs concitoyens ayant pris des armes se permettent des agissements identiques pour l’unique raison que le pouvoir a échappé à leur mentor.
Non moins important est le nombre de ceux qui en sont à se demander comment des Ivoiriens qui avaient pris des armes pour installer au pouvoir l’homme à qui le peuple a confié sa destinée peuvent retourner les mêmes armes contre celui-ci au moment où il est en train de tenir ses promesses.
Nul n’est dupe ! A qui ces activistes vont-ils faire admettre qu’ils défendent les intérêts de leur pays en perpétrant des attaques de nature à compromettre sa reconstruction ? Les uns agissent de la sorte parce qu’ils n’espèrent pas avoir les facilités qui leur étaient assurées par le régime précédent. Les autres sont furieux parce qu’ils désespèrent d’avoir les avantages escomptés en contribuant à la mise en place du régime actuel. En quoi, dans ces conditions, défendent-ils les intérêts de leur pays ? En somme, tous s’agitent pour la défense de leurs propres intérêts.
Aussi stupide que cela puisse être, les attaques déplorées sont saluées par des gens qui, non seulement se disent ivoiriens, mais aussi prétendent aimer la Côte d’Ivoire. On en voit jubiler dans les salons, sur les lieux de travail, dans le commerce, dans les débits de boissons et sur les réseaux sociaux d’Internet, pour ne m’en tenir qu’à ces lieux de rencontres.
Rien n’est plus lâche et plus écœurant que le comportement des Ivoiriens de la diaspora qui, à chacune des attaques perpétrées, manifestent leur joie à travers la presse ou sur Internet et apportent leur soutien aux assaillants ! Etant à l’abri à l’étranger où ils gagnent bien leur vie, ils encouragent la destruction de leur propre pays sans penser à leurs frères et sœurs qui y vivent. Ainsi, pendant qu’ils contribuent au développement de leurs pays d’accueil, ils œuvrent à la destruction de leur pays natal ! Quel dommage !
La patrie est au citoyen ce que la mère est pour l’enfant. Tous, excepté ceux qui ne pas être en possession de toutes leurs facultés mentales, nous prenons bien soin de nos mamans et ne ménageons rien pour les rendre heureuses. A plus forte raison, il ne nous viendra jamais à l’idée de leur infliger des souffrances volontairement. C’est une attitude identique que nous devrions avoir envers la patrie. Hélas ! Ce n’est pas ce qu’il nous est donné de constater dans la réalité.
Trop d’Ivoiriens, pour leurs intérêts personnels, sont prêts à embraser leur pays. Pourtant, ils ne ratent pas la moindre occasion de clamer qu’ils l’aiment de tout leur cœur et agissent pour son salut ! Quel drôle d’amour !
La démagogie a des limites au-delà desquelles elle ne prospère plus. Quel amour pouvons-nous prétendre avoir pour nos mamans quand, pour nos intérêts personnels, nous n’hésitons pas à leur infliger toutes sortes de supplices ? A qui pouvons-nous faire admettre que nous les aimons quand nous acclamons ceux qui les battent sous nos yeux ? Au nom de quelle logique pouvons-nous affirmer que nous aimons un pays que nous sommes prompts à détruire ?
Ceux qui commettent ou encouragent les attaques que nous déplorons depuis quelques mois ne peuvent pas soutenir qu’ils le font dans l’intérêt de la Côte d’Ivoire sans être en désaccord avec leurs consciences. Quel amour peuvent-ils prétendre avoir pour leur pays quand ils sont prêts à le mettre en lambeaux pour la défense de leurs intérêts personnels ? A qui vont-ils faire croire qu’ils l’aiment alors qu’ils jubilent pendant que des arrivistes sont en train de l’engager dans une aventure funeste ?
Il est temps que nous arrêtions de jouer avec le destin de la Côte d’Ivoire. Nous ne pouvons pas, pour des intérêts mesquins, continuer à lui faire subir nos caprices. Pendant plus de dix ans, nous en avons fait un théâtre de violences. Quel avantage en a-t-il tiré ? Aucun ! Bien au contraire, nous l’avons fait reculer de plus d’un demi-siècle. Et au moment où elle se remet peu à peu de la crise, des aventuriers cherchent à le précipiter à nouveau dans l’abime.
Prenons garde pour ne pas pactiser avec ces imposteurs qui, contrairement à ce qu’ils s’ingénient à nous faire croire, ne s’agitent que pour leurs intérêts égoïstes. Le salut de la Côte d’Ivoire ne saurait passer par des conflits armés ; il passe par le travail. C’est sur ce terrain que nous sommes attendus si nous aimons ce pays comme nous le donnons à entendre.
Fodjo Kadjo ABO
Ecrivain
/image%2F0999645%2F20240411%2Fob_1e2a21_428639096-10211913804237266-9176486447.jpg)