La sorcellerie est-elle punie en Côte d'Ivoire ?
Dans la plupart des sociétés traditionnelles africaines, la sorcellerie était considérée comme un crime et punie comme tel. Tout individu qui, de son vivant, était reconnu coupable de ce méfait subissait un traitement aussi cruel qu’infamant ; lorsque sa culpabilité était déclarée après sa mort, non seulement sa dépouille était traînée sur la place publique avant d’être jetée à des rapaces, mais en plus il n’avait pas droit à des funérailles.
Aujourd’hui, ces coutumes sont abolies ou tombées en désuétude. Mais la sorcellerie continue de faire parler d’elle : à tort ou à raison, des morts, des maladies et bien d’autres malheurs lui sont imputés.
Régulièrement dénoncée en Côte d’Ivoire comme dans la plupart des pays africains, elle donne souvent lieu à des plaintes déposées dans des brigades de gendarmerie et des commissariats de police. Mais les suites données à ces plaintes ne répondent pas toujours aux attentes des justiciables.
Ceux-ci ont du mal à comprendre que des sorciers responsables de morts d’hommes et de malheurs manifestement graves puissent s’en sortir à bon compte alors que des auteurs de vagabondage, de rixes sur la voie publique, de blessures involontaires et autres infractions bénignes sont réprimés avec acharnement.
Ces réactions sont légitimes, mais elles procèdent de l’ignorance. Un fait, quel que soit sa gravité, ne peut faire l’objet de poursuites et de condamnations pénales que s’il est prévu et puni par la loi.
En Côte d’Ivoire, la sorcellerie n’est pas punie en tant que telle par la loi. Ce qui constitue une infraction et réprimé, ce sont les « pratiques de charlatanisme, de sorcellerie ou de magie susceptible de troubler l’ordre public ou de porter atteinte aux personnes ou aux biens », pour reprendre les termes du code pénal.
Un individu a beau être un sorcier redoutable, ses actes ne peuvent l’exposer à des condamnations pénales que s’ils sont de nature à troubler l’ordre public ou à porter atteinte aux personnes ou aux biens. En revanche, celui qui, sans être un sorcier, commet de tels actes risque des sanctions pénales. Pour plus de compréhension, référons-nous à l’exemple suivant.
Supposons un sorcier avéré qui jette des sorts par des pratiques magiques ayant lieu dans le plus grand secret. Il est dénoncé par un diseur de bonne aventure qui le rend responsable de la mort d’une ou de plusieurs personnes. Il ne saurait être pénalement inquiété parce qu’on ne peut pas établir qu’il a commis des actes concrets de nature à troubler l’ordre public ou à porter atteinte aux personnes ou aux biens.
Imaginons en revanche que, voulant avoir une promotion, vous allez voir un marabout qui vous prescrit de faire vos vœux sur un œuf et de le jeter à l’entrée de votre maison. Par inadvertance, l’œuf tombe devant la porte de votre voisin qui vous surprend. Pensant que vous voulez lui jeter un sort, il vous prend à partie et une bagarre s’ensuit. Bien que n’ayant pas été commis dans une intention malicieuse, votre acte vous expose à des sanctions pénales parce qu’il a eu pour effet de troubler l’ordre public. De même si, en voulant vous guérir d’une affection par des breuvage un charlatan vous cause des troubles de santé, il pourra être pénalement inquiété parce son acte a porté atteinte à une personne.
Au vu de ces exemples, pris parmi une infinité d’autres, on peut donner raison à ceux qui pensent que la politique de la justice ivoirienne en matière de sorcellerie ne tient pas compte des réalités. Mais peut-on lui reprocher de ne pas outre passer ses pouvoirs ? Peut-on lui reprocher de ne pas condamner des individus pour des faits non prévus et punis par la loi pénale ?
D’ailleurs, comment pourrait-elle réprimer la sorcellerie sans commettre des injustices ? Dans l’immense majorité des cas, les accusations de sorcellerie sont fondées sur des bases non rationnelles.
Il suffit aujourd’hui qu’un père ou une mère de famille perde deux ou trois de ses enfants pour être accusé de sorcellerie. Des pasteurs et de soi-disant prophètes invités à exorciser des villages accusent des gens de sorcellerie en se prévalant de visions dont ils sont les seuls témoins. Les églises et les camps de prière sont régulièrement le théâtre d’accusations de sorcellerie fondées sur des délires identiques. Comment des magistrats soucieux de rendre des décisions transparentes, justes et équitables peuvent-ils prononcer des condamnations en se fondant sur des accusations aussi légères qu’irrationnelles ?
Ce que les magistrats peuvent faire dans l’état actuel des choses, c’est d’aller au-delà des prétentions des plaignants et des dénominateurs et de chercher à savoir si les faits qui leur sont soumis ne constituent pas des actes répréhensibles pris à tort pour des actes de sorcellerie. Trop souvent des emprisonnements, des administrations de substances nuisibles à la santé et autres méfaits sont commis dans des circonstances qui la font mettre au compte de la sorcellerie.
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Cet article a été déjà publié dans le magazine panafricain Afrique Liberté, notamment dans son numéro 1 de juin 2007
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