Peut-on dire que les cultes traditionnels africains ne sont pas des religions ?
Il est courant d’entendre des adeptes des religions révélées dire que les cultes traditionnels africains ne sont pas des religions. Pour soutenir leurs affirmations, ils font valoir deux arguments essentiels. Le premier est tiré du fait que ces cultes n’ont pas de nom comme le christianisme, l’islam et le bouddhisme. Le second est qu’ils n’ont pas de doctrine.
Venant d’Africains, surtout d’intellectuels, de telles affirmations ont de quoi choquer. Peut-on dire qu’une plante n’en est pas une ou qu’un animal n’en est pas un parce qu’on ne lui connaît pas de nom ? Pourquoi refuserait-on d’admettre que les religions traditionnelles africaines sont des confessions religieuses au motif qu’elles n’ont pas de nom ? Que sont-elles alors si elles ne sont pas des religions ?
Le judaïsme n’était pas le nom sous lequel cette religion était connue au temps du prophète qui l’avait révélée aux hommes. Il en est de même du christianisme et du bouddhisme, pour ne citer que ces exemples. Ce n’est qu’après qu’on leur a donné les noms de leurs fondateurs respectifs. Peut-on dire qu’elles n’étaient pas des religions avant de porter ces noms alors qu’elles existaient ?
Il est grand temps que les intellectuels africains se débarrassent de ce piteux complexe qui les porte à croire que tout ce qui vient du Noir est forcément mauvais. Pendant la traite négrière et la colonisation, les Occidentaux s’étaient servis du christianisme pour dompter nos grands-parents. Ceux-ci avaient l’excuse d’être des analphabètes.
Aujourd’hui, l’Afrique compte une pléthore d’intellectuels. En quoi ceux-ci surpassent-ils nos grands-parents si, incapables de mener des réflexions sur les cultes traditionnels africains, ils s’approprient les dogmes et les doctrines qui avaient permis de soumettre les Africains et de piller leurs richesses ?
La plupart des théologiens s’accordent à dire qu’une religion se reconnaît à quatre critères : la foi, le culte, la communauté et le code de conduite.
La foi est la croyance en Dieu et la certitude qu’un individu a dans la manière d’adorer Celui-ci et de communiquer avec Lui. Peut-on vraiment dire que les adeptes des religions traditionnelles ne croient pas en Dieu ni en la manière dont ils communiquent avec Lui ?
Le culte est un ensemble de pratiques destinées à rendre hommage à Dieu, aux divinités et aux esprits saints. Les pratiques des tradireligieux sont, à quelques détails près, les mêmes que celles prescrites par l’Ancien Testament ; la Bible en fait foi. Selon quelle logique peut-on reconnaître la qualité de religion au judaïsme et la dénier aux cultes traditionnels ?
La communauté est l’ensemble des fidèles d’une religion. Peut-on soutenir que les adeptes des religions traditionnelles n’en constituent pas une parce qu’ils ne sont pas répertoriés dans des registres et astreints au paiement de dîmes et de deniers de cultes ?
Le code, qui n’est autre que la doctrine, est l’ensemble des règles auxquelles les fidèles d’une religion sont soumis. Les tradireligieux obéissent à des coutumes en de nombreux points identiques aux règles contenues dans l’Ancien Testament. Peut-on affirmer que ces coutumes ne constituent pas un code de conduite parce qu’elles ne sont pas consignées dans des livres saints ?
Des réflexions qui précèdent, il résulte que les arguments invoqués par les adeptes des religions se disant révélées pour denier la qualité de religion aux cultes traditionnels sont très contestables. Ces cultes anciens répondent aux critères d’une religion, y compris celui de la doctrine.
Certes, il n’existe pas de nom commun à toutes les religions traditionnelles. Il n’empêche que chaque communauté, regroupée autour d’une divinité, a un nom comme chacune des sectes issues du christianisme et de l’islam.
Quoi qu’il en soit, si on ne détestait pas ces cultes, on pourrait leur trouver un nom plus respectable que le potythéisme, le paganisme et l’idolâtrie. Issus de traditions anciennes, ils sont regroupés au sein d’une famille religieuse que nous pouvons appeler « tradireligionnisme ».
Aussi rétrogrades qu’ils paraissent, ces cultes sont des religions au même titre que celles qui se prétendent révélées. S’il y a bien des gens qui doivent défendre cette idée, ce sont les intellectuels africains.
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Cet article a été publié dans le magazine panafricain Afrique Liberté, notamment dans son numéro spécial de novembre et décembre 2007
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