LA PARABOLE DU NAIN

« Celui qui n’était pas sur le lieu d’une bagarre provoquée par un nain peut se permettre de dire : Si j’étais là, je lui aurais asséné un coup de poing sur le sommet de la tête ».
Le nain, bien que défavorisé par la nature, n’en demeure pas moins un être humain à part entière. Comme tel, il est doué d’amour-propre et accessible à la colère. Il lui arrive donc d’avoir des altercations avec d’autres personnes et même d’être impliqué dans des rixes et des bagarres.
Amené à se battre contre un autre nain, le spectacle qu’il offre ainsi peut paraître insolite et susciter des éclats de rire. Il n’empêche que les forces sont apparemment proportionnées et qu’il se mesure à son égal. Personne ne criera donc au scandale.
Il n’en va pas de même dans un pugilat qui le met aux prises avec une personne de grande taille ou, en tout cas, normalement constituée. Ceux qui assistent à ce combat suicidaire ne tariront pas de mots pour décrier sa témérité. Son antagoniste aussi aura sa part de récriminations : il sera traité de méchant, voire d’inhumain, tant la disproportion des tailles et des forces est aussi flagrante que choquante.
Dans l’esprit de beaucoup, le nain est un bout d’homme, une créature vulnérable que n’importe quelle personne de taille égale ou supérieure à la moyenne peut battre facilement. Évidemment, s’il lui arrive de donner du fil à retordre à son ou ses antagonistes au cours d’une échauffourée, celui à qui l’évènement est raconté peut être tenté de dire : Si j’étais là, je lui aurais asséné un coup de poing sur le sommet de la tête. En réagissant ainsi, il donne à penser que ceux qui ont pris part à la bagarre ont démérité.
En vérité, il y a une part de réalisme dans l’affirmation de ce présomptueux. Du fait qu’il est grand et surplombe son adversaire, il aura même besoin de s’abaisser pour lui donner des coups de poing sur le sommet de la tête. Mais est-il évident que ce nain se laissera faire ? Se résoudra-t-il à se croiser les bras et à encaisser des coups sans chercher à se défendre ou à opposer la moindre résistance ? Rien n’est moins sûr !
Certes, le nain est bien conscient de sa vulnérabilité. Mais il n’est pas évident que, comme un enfant en face de son géniteur, il se laissera fesser par le premier venu. Par sagesse, il peut chercher à éviter un affrontement suicidaire. Cependant, dans une situation où il a le dos au mur, il n’est pas exclu que par orgueil ou par instinct de conservation, il se jette à corps perdu dans la bataille. Et si son antagoniste n’y prend garde, il peut lui réserver une surprise amère.
En effet, l’expérience et des recherches scientifiques ont montré qu’en règle générale, l’absence, la perte ou la déficience d’une faculté essentielle à une vie normale est compensée par une autre. Le serpent par exemple ne peut pas marcher parce qu’il n’a pas de membres, mais il arrive à circuler avec aisance et à grimper des arbres en rampant ; et dans ce mode de déplacement, il est inégalable. Les aveugles n’ont pas la vue, mais leurs autres sens sont plus développés que la normale ; ils parviennent à faire la distinction entre différentes coupures de billets de banque, chose que des gens doués de vue auront du mal à faire les yeux bandés. Les paralytiques ont les membres inférieurs atrophiés ; en contrepartie, leur poitrine et leurs membres supérieurs sont très développés, si bien que dans une lutte au sol, ils arrivent à faire mordre la poussière à leurs adversaires jouissant de toutes leurs facultés physiques.
S’il est vrai que les nains et, de façon générale, les gens de taille inférieure à la moyenne sont physiquement mal lotis, il est tout aussi exact qu’ils ont l’avantage d’être bien équilibrés. Avec un centre de gravité bien positionné, ils ont une capacité de mobilité et de résistance parfois surprenante. Dans les duels avec des personnes robustes, ils arrivent souvent à créer la surprise en leur infligeant une correction sans appel. On ne chercherait pas en vain des exemples de courtauds qui ont vaillamment terrassé des adversaires deux fois plus grands qu’eux.
Il serait donc prétentieux, quand on n’était pas sur le lieu d’une bagarre provoquée par un nain, de dire : « Si j’étais là, je lui aurais asséné un coup de poing sur le sommet de la tête ».
La parabole du nain est chargée de précieux enseignements qui nous intéressent à bien des égards. En premier lieu, elle nous conseille de nous méfier des apparences, car elles sont trompeuses. Gardons-nous d’en faire les seuls éléments d’appréciation pour donner un avis, émettre un jugement ou prendre une décision. Dans bien des domaines, des gens ont eu à se mordre les doigts pour avoir, en se fondant sur des apparences, sous-estimé des partenaires, des adversaires ou des situations.
À cet égard, des exemples éloquents pourraient être recherchés dans l’histoire des compétitions sportives et électorales. En coupe du monde comme en coupe d’Afrique des nations, des équipes de football que tout le monde méprisait ont pu créer la surprise en battant de grandes équipes qui avaient la faveur de tous les pronostics. De même, dans des élections présidentielles, législatives et municipales, des candidats notoirement pris pour des plaisantins ont fait tomber de grandes figures politiques dont personne n’attendait la défaite. Des conflits, des grognes, des manifestations et des insurrections, qualifiés de non-évènements à leurs débuts, ont fini par faire ébranler ou chuter des régimes qui se croyaient invulnérables.
Un autre enseignement qui se dégage de la parabole du nain est que nous devons cultiver le sens de la pondération. Combien de fois n’avons-nous pas entendu des théoriciens clamer en gesticulant : « Si j’étais là, j’aurais fait ceci ! Si c’était moi, je ferais cela ! ». En parlant ainsi, ils blâment ceux qui, dans une situation donnée, ont agi ou réagi dans un sens ou d’une manière qu’ils n’estiment pas convenable. Mais sont-ils sûrs que s’ils avaient été là les choses se seraient passées comme ils le disent avec tant de suffisance ?
En pensée comme en parole, tout paraît facile et faisable à nos yeux. Confortablement assis dans la tribune d’un stade ou devant l’écran d’une télévision, nous commentons un match de football comme si des joueurs qui sont sur le terrain ne valaient rien. Nous n’hésitons pas non plus à nous en prendre à l’entraîneur de l’équipe que nous supportons et à dire ce qu’il aurait dû faire dans la gestion de la compétition. Mais Dieu seul sait ce qu’ils endurent sur le terrain face à des adversaires objectivement plus forts.
Nous sommes un peu trop exigeants quand il s’agit de juger les autres. S’il pouvait nous venir à l’esprit de nous inspirer de la parabole du nain, nous serions plus indulgents et nous aurions des prises de position plus judicieuses et plus responsables.
Dans toute entreprise qui entraîne une confrontation physique ou intellectuelle avec d’autres personnes, il y a lieu de faire preuve de réalisme, de modération et d’indulgence dans nos appréciations sur ce que d’aucuns font. Il est normal d’exiger de ceux qui agissent en notre nom ou pour notre compte ce que nous sommes en droit d’attendre d’eux ; mais nos aspirations, aussi légitimes qu’elles puissent être, ne doivent pas nous faire perdre de vue les efforts qu’ils fournissent et les réalités auxquelles ils sont confrontés.
Aussi bien dans le domaine politique, diplomatique, syndical qu’associatif, nous n’hésitons pas à traiter nos représentants d’incompétents, de traitres, de corrompus et de vendus quand les résultats de leurs négociations ne répondent pas pleinement à nos attentes. Nous ne nous soucions guère des réalités auxquelles ils ont eu à faire face.
Dans une négociation, nous savons ce que nous voulons ; nous connaissons les moyens d’action sur lesquels nous comptons pour avoir gain de cause. Mais il ne suffit pas d’avoir des atouts pour que nos mandataires aient la tâche facile. Ils auront en face d’eux des gens qui ont aussi des arguments et autres moyens pertinents à faire valoir. D’éternels insatisfaits qui ont fait des mains et des pieds pour être associés à des négociations ayant pris du plomb dans l’aile se sont fourvoyés à leur toute-première participation ; face à des interlocuteurs expérimentés, persuasifs et déterminés, ils ont brillé par leurs balbutiements.
Celui qui pense qu’on doit aller à des négociations avec des exigences intangibles est un piteux rêveur. Bien souvent, les rapports de force sont tels que de part et d’autre les parties se voient obligées de faire des concessions. Apprenons donc à faire confiance à ceux qui ont la lourde tâche de nous représenter dans des négociations ; étant dans le feu de l’action, eux seuls savent ce qu’ils voient, entendent, endurent et sentent. Ne sous-estimons pas leurs efforts en nous conduisant comme ces vaniteux qui, informés d’une bagarre provoquée par un nain, disent : « Si j’étais là, je lui aurais asséné un coup de poing sur le sommet de la tête ».
En Afrique, des opposants ne tarissent pas de critiques à l’égard des gouvernements. Dans la gestion de la vie publique, des crises et des catastrophes, ils se permettent des commentaires qui donnent à penser qu’ils sont des messies. Mais l’expérience a montré que parmi ceux d’entre eux qui ont pu accéder au pouvoir, il y en a qui ont fait passer leurs peuples de l’espoir au cauchemar. Ils n’ont pas fait mieux que les dirigeants qu’ils avaient passé des années à traiter d’incompétents et de dictateurs.
La parabole du nain nous met également en garde contre l’hypocrisie des êtres humains. De grandes puissances sont très dures avec les gouvernements des pays vulnérables confrontés à des crises. Elles sont promptes à dénoncer des violations des droits de l’homme et à brandir des menaces de châtiment quand des manifestants ou des grévistes qui sèment la terreur et la mort pour faire aboutir des revendications fantaisistes sont réprimés. Mais quand, à leur tour, elles se retrouvent dans des situations identiques, le respect des droits de l’homme est relégué au second plan.
Suite à des attentats perpétrés par des forcenés ou des terroristes solitaires, nous avons vu les gouvernements de grandes puissances sortir de grosses artilleries, décréter l’état d’urgence et procéder à des interpellations aussi massives qu’injustifiées. Nous en avons vu faire un usage disproportionné de la force pour réprimer des manifestants qui, comme ceux des pays vulnérables, ne font qu’exercer des droits. Pour prévenir simplement des actes de terrorisme, de paisibles voyageurs, même munis de passeports diplomatiques, sont fouillés à corps, dévêtus et humiliés dans des aéroports européens en violation des libertés démocratiques.
Le pire est que, malgré la flagrance des violations des droits de l’homme ainsi perpétrées, les autres grandes puissances brillent par leur mutisme. Elles ne se décident à rompre le silence que pour exprimer leur solidarité au pays en cause. À la question de savoir pourquoi elles ne condamnent pas ces graves violations des droits humains, elles ne se gênent guère de répondre qu’elles respectent la souveraineté de ce pays. Comme si les États africains et autres pays vulnérables n’avaient pas droit au respect de leur souveraineté !
En gros, la parabole du nain se résume en ce vieil adage : « La critique est aisée mais l’art est difficile ». Avant de critiquer ce que les autres font dans une épreuve donnée, assurons-nous que nous sommes d’accord avec notre conscience.
Fodjo ABO
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