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 Fodjo Kadjo ABO

LA DEVISE DE LA TORTUE

9 Novembre 2018, 19:27pm

Publié par Fodjo Kadjo ABO

« Je ne sais pas où la mort me surprendra, donc je me déplace toujours avec mon cercueil ». Telle est la devise de la tortue.

 

Aller partout avec son cercueil parce qu’on ne sait pas où on va être fauché par la mort ! Une telle philosophie a de quoi faire sursauter. Car a priori, elle peut paraître absurde, voire démentielle. Mais, en prenant du recul et en se livrant à des réflexions attentives, on finit par réaliser que la tortue est loin d’être ridicule.

 

Cet animal se caractérise par son enveloppe corporelle, une carapace qui, renversée, fait penser à un cercueil. Cette enveloppe faisant partie de son organisme, il ne s’en sépare jamais. C’est ce qui l’a amené à dire qu’il se déplace toujours avec son cercueil. Mais quel intérêt a-t-il à le faire ? Les réflexions qui suivent constituent une ébauche de réponse à cette question.

 

En règle générale, les dépouilles des animaux sauvages qui meurent de leur belle mort sont livrées à des rapaces qui n’hésitent pas à les déchiqueter. Même l’éléphant, le buffle, le lion, la panthère et les autres animaux qui, par leur masse ou leur agressivité, inspirent le respect et la crainte n’échappent pas à ce triste sort. Leurs cadavres deviennent les proies d’autres animaux qui en font ce qu’ils veulent.

 

La tortue est l’un des rares animaux sauvages à ne pas connaître une fin aussi pitoyable. Quand elle meurt de sa belle mort, ses parties charnelles se retrouvent systématiquement enfouies dans sa carapace qui devient du coup son cercueil.

 

Certes, comme les autres animaux, elle n’aura pas droit à une sépulture. Mais, du fait que sa carapace est inviolable et que ses restes ne sont pas accessibles à des rapaces, sa dignité est préservée.

 

Cette bête emblématique n’a donc pas tort quand elle dit : « Je ne sais pas où la mort me surprendra, donc je me déplace toujours avec mon cercueil ». Sa devise, mise en pratique, lui garantit un privilège que même les animaux les plus respectés et les plus redoutés des savanes et des forêts ne peuvent pas avoir. Partout où la mort la surprend, son cadavre est à l’abri de la profanation.

 

Elle jouit ainsi d’un privilège que l’être humain même, malgré sa supériorité incomparable sur les animaux, a des raisons de lui envier. En effet, quantité de personnes mortes en brousse ou, en tout cas, loin de toute habitation, ont connu des fins semblables à celles des animaux sauvages : leurs cadavres ont été profanés de la pire manière par des charognards et autres rapaces.

 

On ne chercherait pas en vain des exemples de drames de l’immigration clandestine, de séismes et de conflits armés ayant fait des victimes dont les dépouilles se sont retrouvées dans des fosses communes après avoir été souillées par des bêtes ou exposées au regard de badauds. Les cas pourraient être multipliés pour montrer que bien des êtres humains qui meurent des circonstances qui les privent de cercueil et de sépulture.

 

La tortue, en transportant son cercueil partout où elle va, donne à entendre qu’elle a pris ses dispositions pour accueillir la mort. Elle se dit prête à mourir parce qu’elle a apprêté ce qu’il lui faut pour préserver sa dignité post mortem et s’assurer ainsi une fin honorable.  

 

La devise de la tortue est une maxime de haute portée philosophique que nous, les êtres humains, nous gagnerons à nous approprier. Comme cette modeste bête, nous aspirons tous à avoir une bonne fin. Tous, nous caressons le vœu d’être enterrés dignement quand il plaira à Dieu de nous rappeler à Lui, d’avoir droit à des obsèques convenables et de laisser derrière nous une mémoire honorable.

 

Tous, nous sommes appelés à prendre congé du monde et la mort peut, à tout moment, nous prendre au dépourvu. Combien sommes-nous à avoir pris conscience de cette réalité ? Combien sommes-nous à avoir pris des dispositions pour assurer la réalisation du vœu que nous avons d’être enterrés décemment, d’avoir des obsèques dignes et de laisser une mémoire honorable ?

 

Aussi riches ou puissants que nous puissions être, une fois morts, il ne nous appartient pas de choisir notre cercueil, de bâtir notre sépulture et, encore moins, de choisir la manière dont nous serons inhumés. Cela est l’affaire de nos proches, plus précisément de nos familles. Les y avons-nous déjà préparés ? Les avons-nous mis en état d’avoir les ressources morales et financières nécessaires à l’accomplissement de notre vœu ? Vivons-nous en bonne intelligence ou avons-nous fait la paix avec tous ceux sur lesquels nous pouvons compter pour avoir une dernière demeure conforme à souhait ? La devise de la tortue nous interpelle !

 

Aussi exceptionnels que nous puissions être, il ne nous sera jamais donné d’organiser nos propres obsèques. De la nature des rapports que nous avons avec notre entourage de notre vivant dépendra la qualité de ces cérémonies. Quand bien même nous aurons déjà assuré à nos proches les ressources morales, matérielles et financières nécessaires à l’organisation nos funérailles, celles-ci ne seront à la hauteur de nos attentes que si nos amis et connaissances y prennent part. Avons-nous créé les conditions requises pour recevoir leurs hommages ? Avons-nous l’amabilité de les assister quand ils sont en deuil ou en difficulté pour qu’en retour ils se sentent moralement obligés de nous pleurer si nous venons à disparaître ? La devise de la tortue nous intéresse !

 

Nous sommes innombrables à nous passionner pour le paradis. Nous rêvons de nous y retrouver après la mort ? Mais qui d’entre nous détient des preuves concrètes de l’existence de ce havre de bonheur infini ? Aucun de ceux qui nous ont précédé dans l’au-delà n’est revenu nous en donner des nouvelles, de sorte que la réalité du paradis demeure hypothétique pour beaucoup d’entre nous.

Ce dont nous sommes sûrs et certains, c’est la réputation que nous laissons ici-bas quand nous sommes rappelés à Dieu. Ce qui reste de nous après la mort, c’est le souvenir des actes que nous avons posés de notre vivant.

Si nous mettons un point d’honneur à être bons, nous laisserons derrière nous une mémoire honorable, pour ne pas dire vénérable ; en réalité, c’est cela le paradis. En revanche, si nous passons notre temps à faire le mal, nous laisserons derrière nous une mémoire épouvantable dont nos descendants auront à rougir et même à pâtir ; c’est cela l’enfer en réalité. Combien sommes-nous à nous soucier de laisser un bon nom sur terre ? Combien sommes-nous à faire le bien pour avoir le bonheur d’être regrettés après notre rappel à Dieu ? Combien sommes-nous à nous efforcer d’éviter de faire le mal par crainte de laisser un mauvais nom en quittant le monde ? Méditons la devise de la tortue.

 

Ayons soin de nous approprier la devise de cet animal et de la méditer aussi souvent que possible si nous sommes soucieux de notre avenir après la mort. Comme je l’ai déjà dit, le paradis et l’enfer sont autour de nous ; nous les côtoyons à chaque instant.

La première chose qui nous vient à l’esprit quand nous apercevons un cercueil, c’est la mort. Le cercueil que la tortue porte en permanence lui rappelle à chaque instant qu’elle est un mortel appelé à prendre congé du monde à tout moment et qu’elle s’est préparée à cela. Faisons comme elle et pensons en permanence à la mort pour ne pas qu’elle vienne nous chercher à un moment où nous ne sommes pas prêts.

 

La devise de la tortue, nous l’avons dit, est une maxime de haute portée philosophique. Elle contient des enseignements qui nous portent à étendre nos réflexions sur la mort, prise au sens figuré. Entre autres, nous pouvons parler de la mort professionnelle, de la mort politique et de la mort sociale.

 

Toute personne qui exerce une profession est appelée à cesser ses activités ou fonctions. On peut alors dire qu’elle est appelée à mourir professionnellement. Mais le départ à la retraite n’est pas le seul vecteur de la mort professionnelle.

Nombreux sont les agents publics comme privés qui perdent leurs emplois à la suite de fautes graves, de crises ou difficultés économiques,  ou encore de crises sociopolitiques. Bien souvent, ces malheurs surviennent au moment où ils ne s’y attendent pas.

Celui qui accède à un emploi devrait donc, en s’inspirant de la devise de la tortue, se dire qu’il peut à tout moment se retrouver au chômage et prendre ses dispositions pour se mettre à l’abri de la misère et du déshonneur. Mais combien sommes-nous à le faire ? Bien des gens se permettent des folies infantiles dès qu’ils perçoivent leurs salaires ou accèdent à des postes de responsabilité. Et quand le chômage les surprend, ils se mettent à tirer le diable par la queue.

 

En politique aussi, la mort existe. Ses facteurs sont : la vieillesse, les crises sociopolitiques, les coups d’Etat et les rébellions armées, pour ne citer que cela.

Engagés dans la politique, nous devons nous inspirer de la devise de la tortue et nous dire que tôt ou tard et d’une manière ou d’une autre, nous retournerons dans la société civile et reprendrons notre statut de citoyen ordinaire. Mais combien sommes-nous à penser à cette éventualité ?

Aveuglés par nos ambitions et assurés de ne pas rendre compte de nos actes grâce à notre statut ou à nos appuis, nous sommes prêts à écraser les autres. Pensons-nous à ce qu’il adviendra de nous quand nous sortirons de la scène politique ? Sommes-nous prêts à affronter le regard de tous ceux à qui nous faisons du tort au nom de la politique ? La devise de la tortue nous intéresse !  

 

Bien des gens se retrouvent dans un état tel qu’ils sont dans l’incapacité de participer à la vie sociale. Socialement, ils sont morts. Je le dis en pensant aux déments, aux personnes atteintes de maladies invalidantes et aux prisonniers, pour ne citer qu’eux.

Chacun de nous, quel qu’il soit, peut se retrouver dans l’une quelconque de ces situations. Pendant que nous jouissons de notre liberté et de toutes nos facultés physiques et mentales, nous devons faire comme la tortue, nous convaincre de cette réalité et nous assurer que nous avons pris nos dispositions pour nous mettre à l’abri de surprises désagréables. Mais combien sommes-nous à le faire ?

Bien des individus se permettent de commettre des crimes et délits en oubliant qu’ils peuvent se retrouver en prison et connaître ainsi une mort sociale infâmante. Quantité de personnes sont devenues invalides parce qu’elles s’étaient permis des folies au volant ou des actes de témérité sans penser que cela pouvait les conduire à une mort sociale déplorable.

 

Je pourrais développer sur plusieurs pages des réflexions sur la devise de la tortue. Mais je m’arrête à ce que vous venez de lire en espérant qu’il retiendra utilement votre attention.

 

Fodjo Kadjo ABO

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