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 Fodjo Kadjo ABO

A QUAND LA MATURITÉ SYNDICALE DES AFRICAINS ?

29 Janvier 2017, 11:07am

Publié par Fodjo Kadjo ABO

Le mois de janvier 2017 a été très éprouvant pour la Côte d’Ivoire. Pendant plus de trois semaines, ce pays a été secoué par une grève des fonctionnaires qui montre, une fois de plus, que la distance qui sépare les Africains de la maturité syndicale est encore très longue.

J’entends par maturité syndicale l’état d’une personne qui a un niveau de culture syndicale convenable. En d’autres termes, c’est l’état du dirigeant ou membre d’une organisation syndicale qui connaît les principes fondamentaux du syndicalisme et les applique avec sagesse, dans le respect des lois de son pay

Évidemment, il serait illusoire de s’imaginer que dans un État, ceux qui s’adonnent à une activité syndicale peuvent satisfaire tous à ces exigences. On peut donc dire qu’un pays est syndicalement mûr lorsque les syndicalistes qu’il compte sont majoritairement mûrs.

Le principe le plus élémentaire que tout dirigeant ou membre d’un syndicat doit connaître et appliquer avec sagesse, c’est le respect de la liberté syndicale. En vertu de ce principe, des syndicats peuvent se créer, fonctionner et se dissoudre librement. De même, les citoyens sont libres d’adhérer ou de ne pas appartenir à un syndicat, de militer dans l’organisation syndicale de leur choix et de rendre leur démission à leur guise.

Bien entendu, quand on parle du respect de la liberté syndicale dans un pays, nous sommes très nombreux à tourner nos regards vers les pouvoirs publics. Mais l’expérience a montré que nous avons tort de ne regarder que d’un seul côté.

Les violations de la liberté syndicale dans les pays en développement est une réalité difficilement contestable. Mais ces violations viennent-elles toutes des pouvoirs publics ? Rien n’est moins sûr !

Les pays en voie de développement, y compris ceux que l’on dit être dirigés par des dictateurs, grouillent d’organisations syndicales créées en toute liberté dans presque tous les secteurs d’activité. Il est de notoriété publique que dans ces États, rares sont les corporations qui ne comptent pas plus de deux syndicats. Mais je n’ai pas souvenance d’avoir appris une fois que dans l’un quelconque de ces pays, il est arrivé qu’un gouvernement empêche la création ou l’existence d’un syndicat. En revanche, il est maintes fois arrivé à des populations d’États exaspérées par les excès que certains syndicats se permettent de crier leur ras-le-bol et de réclamer sans succès la dissolution de ces organisations ou des sanctions contre leurs dirigeants. D’où viennent alors les violations de la liberté syndicale déplorées dans ces pays ?

La vérité est que dans un grand nombre de cas, les violations de la liberté syndicale sont paradoxalement le fait de syndicats. En effet, l’expérience a montré que la plupart des syndicats qui, les premiers, se sont créés dans leurs secteurs d’activité respectifs ont toujours cherché à s’assurer un monopole dans ces domaines. Les autres syndicats appelés à l’existence après eux n’ont pas manqué de faire les frais de leur jalousie. La Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d’Ivoire (FESCI) est un exemple très illustratif à cet égard.

Dans bon nombre de pays africains et dans presque tous les secteurs d’activité, de nouveaux syndicats n’ont pu voir le jour et survivre qu’à l’issue de vives tensions, et parfois même d’affrontements sanglants. Aujourd’hui encore, la cohabitation de syndicats rivaux est préoccupante ; en Côte d’Ivoire, les syndicats des transporteurs, tout comme ceux des chauffeurs, nous en donnent des exemples aussi quotidiens qu’éloquents : c’est très souvent que leurs membres se battent dans les gares routières à coups de gourdins, de machettes et de haches.

À quelques exceptions près, chaque syndicat fonctionne au mépris des principes élémentaires et règles qui régissent la vie syndicale. En règle générale, les réunions et élections syndicales, bien souvent émaillées de violences, se terminent presque toujours en queue de poisson.

Toutes ces réalités, aussi quotidiennes qu’indéniables, montrent qu’en Côte d’Ivoire comme dans bien d’autres pays africains, les syndicats ont encore beaucoup à faire pour parvenir à la maturité. Et s’il y a une action qui traduit le mieux leur immaturité, c’est bien la grève.

La grève est le fait pour les salariés d’une entreprise, d’un secteur économique ou d’une catégorie professionnelle de cesser le travail de façon collective et temporaire dans le but de faire aboutir leurs revendications. Par cette action, généralement entreprise à l’initiative d’un ou de plusieurs syndicats, les grévistes entendent contraindre leur employeur ou leurs supérieurs à accéder à leurs revendications en leur faisant subir des pertes ou, en tout cas, en les mettant en difficulté.

En somme, la grève n’est autre chose qu’un arrêt de travail. Hélas ! Dans bon nombre de pays africains, elle est dénaturée au point de se confondre avec le vandalisme ou, pour mieux dire, le terrorisme ! Les grévistes ne se contentent pas d’arrêter le travail ; ils empêchent aussi ceux qui veulent travailler de le faire. Et pour eux, tous les moyens sont bons pour y parvenir : obstruction de voies publiques, destruction de biens, violences corporelles, prises d’otage, séquestrations, etc.

La grève des fonctionnaires qui a paralysé la Côte d’Ivoire en janvier 2017 a donné lieu à des actes de nuisance et de méchanceté qu’aucun syndicat mûr ne peut se permettre. Des grévistes munis de gourdins et autres armes de fortune sont passés de service en service pour obliger les fonctionnaires désireux de travailler à rentrer chez eux. Ce n’est pas cela la grève !

Vous êtes un fonctionnaire ou agent de l’État. À ce titre, la grève est pour vous un droit constitutionnel que personne ne peut vous empêcher d’exercer. Mais, comme tout droit, l’exercice du droit de grève obéit à des lois qui s’imposent à vous en tant que citoyen. Au nom de la liberté syndicale, il vous est loisible de ne pas aller au travail si vous vous sentez concerné par un mot d’ordre de grève du syndicat auquel vous appartenez. Mais sachez qu’au nom de la même liberté syndicale, les autres fonctionnaires et agents de l’État ont le droit d’ignorer l’appel de cette organisation, d’aller travailler et même de faire des heures supplémentaires s’ils le veulent. Et vous ne pouvez pas les en empêcher sans renier la liberté syndicale dont vous tenez le droit de vous mettre en grève.

Au cours de la grève des fonctionnaires qui vient d’être évoquée, les enseignants et les personnels des hôpitaux publics se sont montrés particulièrement actifs. Comme s’ils étaient les seuls fonctionnaires ivoiriens !

Des enseignants, à la tête de hordes d’élèves et étudiants « réquisitionnés » et armés, sont passés d’établissement en établissement pour chasser les autres élèves et étudiants des amphithéâtres et des salles de classe. Même les écoliers, élèves, étudiants et enseignants des établissements privés ont fait les frais de leurs folies. Ô Seigneur Jésus ! Qu’est ce que les salariés d’une école privée ont à voir dans les revendications des fonctionnaires pour que ceux-ci les obligent à s’associer à leur grève ? Et pourquoi ne sont-ils pas allés dans les écoles coraniques aussi ? On aura tout vu avec les syndicalistes africains !

Enseignant de la Fonction publique, vous êtes membre d’un syndicat qui a décrété un arrêt de travail. Vous êtes fondé à respecter ce mot d’ordre et à vous mettre en grève si vous estimez que ce moyen d’action peut vous permettre d’obtenir une amélioration de vos conditions de travail et de vie. Mais le droit de grève que vous exercez ainsi ne vous autorise qu’à ne pas aller au cours ; il ne vous confère nullement le droit d’empêcher ni vos collègues de vaquer à leurs occupations ni les élèves et étudiants d’aller à l’école.

Vous, vous avez du pain et vous cherchez du beurre ; vous avez déjà une situation stable et vous cherchez du superflu. Mais ces enfants que vous chassez des établissements scolaires pour vous donner plus de chances d’avoir une situation meilleure, eux, n’ont pas de situation du tout ; justement, ils vont à l’école pour avoir, comme vous, la chance de travailler demain pour se nourrir. Ne trouvez-vous pas cynique de gâcher leur avenir pour vous assurer une retraite dorée ? Ces enfants doivent-ils être malheureux parce que vous voulez être heureux ?

Vous êtes un enseignant. Mais vous êtes aussi un père ou une mère de famille. Comme tout bon géniteur, vous avez à cœur d’assurer l’avenir de vos enfants. De la même manière, l’avenir des enfants que vous chassez des salles de classe avec insouciance tient à cœur à leurs parents.

Ce souci conduit chaque année de nombreux parents d’élèves à se saigner aux quatre veines, à s’astreindre à des privations et même à s’endetter auprès des banques et des usuriers. Pensez-vous un peu à ces malheureux ? Il faut bien que vous soyez habité par les démons de l’égoïsme et de la sorcellerie pour vous permettre d’annihiler leurs sacrifices et de ruiner leurs espoirs !

C’est bien le lieu de vous interpeller, vous les élèves et étudiants qui laissez manipuler et utiliser par des arrivistes voyant en vous les instruments de leurs ambitions égoïstes ! Pour assurer leur confort et leurs loisirs, ils vous utilisent, si vous me permettez cette comparaison, comme les chasseurs se servent des chiens pour garnir leurs gibecières.

La plupart des enseignants du supérieur qui vous utilisent comme des instruments pour mener leur combat ont envoyé leurs propres enfants faire leurs études à l’étranger. Ils peuvent donc se permettre de paralyser l’école en toute quiétude : ils n’auront pas à subir les conséquences de leurs actes. Et vous ? Vos parents n’ayant pas les moyens de vous faire faire des études à l’étranger, vous êtes voués au chômage si vous échouez à cause des grèves chroniques ; à la rigueur, si vous êtes chanceux, vous vous contenterez de gérer des débits de boissons ou des cabines téléphoniques pendant que leurs enfants, revenus au pays avec de hauts diplômes, occuperont de hautes fonctions.  À bon entendeur, salut !

Le rôle joué par les personnels des hôpitaux publics au cours de cette grève a été tout aussi révélateur de l’immaturité syndicale des Ivoiriens. Pendant plus de trois semaines, les établissements sanitaires ont été fermés au public. Des moribonds ont été abandonnés sur leurs lits d’hospitalisation. Cela est tout simplement triste !

Vous êtes médecin, infirmier, sage-femme ou aide soignant. Vous avez le droit imprescriptible de vous mettre en grève si vous estimez que ce moyen d’action peut vous permettre d’obtenir une amélioration de vos conditions de travail et de vie. Le droit de grève que vous exercez ainsi vous autorise à ne pas aller au travail ; mais il ne vous confère pas le droit d’empêcher vos collègues désireux de travailler d’être à leurs postes. Il ne vous donne pas non plus le droit d’aller vous poster devant votre lieu de travail pour refouler ou chasser les malades qui se rendent dans les hôpitaux non pas pour des parties de ballade mais pour être délivré de la mort. La vie a-t-elle si peu de prix à vos yeux ? Votre semblable doit-il cesser de vivre parce que vous voulez mieux vivre ?

Tous, nous avons déploré le comportement des soldats qui, juste avant le déclenchement de la grève des fonctionnaires, se sont mutinés en Côte d’Ivoire pour faire aboutir leurs revendications. Mais, à la réflexion, les fonctionnaires grévistes ont fait pire que les soldats. Je m’explique.

Tous, nous avons déploré et condamné le comportement des soldats qui, juste avant le déclenchement de la grève des fonctionnaires, se sont mutinés en Côte d’Ivoire pour faire aboutir leurs revendications. Aujourd’hui encore, nous les condamnons parce que rien ne peut justifier leurs agissements. Mais, à la réflexion, il est permis de se demander si les fonctionnaires grévistes n’ont pas fait pire que les soldats. Je m’explique.

Certes, les mutins ont tiré des coups de feu en l’air, dressé des barricades, fermé des corridors et traumatisé les populations. Mais les grévistes aussi ont brutalisé et perturbé nos enfants dans les établissements scolaires ; ils ont terrorisé les fonctionnaires qu’ils ont chassés des bureaux ; ils ont fermé des axes routiers à la circulation.

C’est surtout en termes de bilan que le rapprochement entre ces deux événements est le plus parlant. La mutinerie des soldats a occasionné quatre morts, tous recensés dans les rangs des mutins. Mais à combien peut-on évaluer le nombre des personnes décédées du fait de la grève des personnels médicaux et hospitaliers ? Dieu seul le sait ! Mais une chose est certaine : si l’on devait recenser tous les malades décédés à domicile ou dans les hôpitaux parce qu’ils ont été chassés de ces établissements ou abandonnés, sans soins, sur leurs lits d’hospitalisation, l’on verrait que les soldats qui se sont mutinés ont fait incomparablement moins de victimes que les grévistes.

Le respect de la liberté syndicale figure en bonne place parmi les revendications des fonctionnaires qui ont fait la grève en Côte d’Ivoire en janvier 2017. Cette réclamation n’est-elle pas de quoi faire sursauter ? J’ai trouvé paradoxal que des fonctionnaires exigent le respect de la liberté syndicale alors qu’au cours de la grève qu’ils ont déclenchée à cet effet, ils ont contraint les membres et même non-membres de leurs syndicats respectifs à suivre leur mot d’ordre. N’est-ce pas là une atteinte flagrante et grave à la liberté syndicale ?

Le syndicalisme est né en Afrique bien avant que l’immense majorité des pays de ce continent n’accèdent à la souveraineté. Il n’est pas normal qu’en la matière ces pays soient encore loin de la maturité. L’heure du réveil et de la prise de conscience a sonné pour vous !

                                                   Fodjo ABO

                                                       

 

 

 

  

 

 

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