Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
 Fodjo Kadjo ABO

Ah, l'intolérance

31 Décembre 2012, 18:55pm

Publié par Fodjo Kadjo ABO

Photos Abo 4 053

Peut-on vivre de charité et être intolérant ? On peut très difficilement s’empêcher de se poser cette question quand on a été témoin d’une scène à laquelle il m’a été donné d’assister récemment au Carrefour Solibra, dans la commune de Marcory, à Abidjan.

 Un mendiant amputé d’un bras avait demandé la charité à un automobiliste à qui le feu tricolore de ce carrefour avait imposé un arrêt. Au moment où celui-ci s’apprêtait à lui remettre une pièce de monnaie le feu passa au vert ; il eut tout de même le temps de lancer en direction du mendiant, un jeton par maladresse, atterrit dans les mains d’un autre mendiant, une paralytique assise dans un chariot sur le trottoir.

 Le vieux mendiant alla réclamer la pièce de monnaie à la bonne dame, arguant c’est à lui qu’elle était destinée. Celle-ci ayant refusé de la lui remettre, une dispute s’engagea entre eux. Le mendiant, ivre de colère, se mit à asséner avec son unique bras valide de violents coups de poing à la paralytique qui, assise dans son chariot, ne pouvait rien faire d’autre que de croiser les bras sur sa tête et de hurler.

 Les autres mendiants assistaient au calvaire de leur camarade sans pouvoir lui venir en aide : ils étaient tous des handicapés physiques incapables d’approcher le manchot, déchaîné à bloc. Mais leurs appels pressants au secours furent entendus par des passants, qui parvinrent tant bien que mal à délivrer la paralytique.

 Cette histoire, au-delà de son caractère insolite et risible, est un sujet de méditation sur l’intolérance, un vice auquel nous sommes nombreux à succomber un peu trop facilement.

 Quand un mendiant en vient à battre impitoyablement une paralytique, un autre mendiant dont le seul tort est d’avoir gardé par-devers elle une pièce de monnaie lancée par un automobiliste, il est permis de se demander s’il y a encore des gens qui peuvent résister à l’intolérance.

 En Côte d’Ivoire comme dans bien d’autres pays, la mendicité est un délit. Nombreux sont donc les mendiants qui ferait la prison ou, en tout cas, oseraient aller chercher leur pain quotidien sur la voie publique si les policiers, gendarmes et magistrats ne faisaient pas preuve de tolérance.

 Notre brave manchot avait-il imaginé un seul instant ce qu’il deviendrait si les fonctionnaires chargés de la répression de la mendicité étaient aussi intolérants que lui ?  

 Il est vraiment regrettable que des gens qui doivent leur survie à la charité et à la tolérance de leurs prochains puissent succomber à l’intolérance aussi facilement que ce mendiant. Hélas ! L’expérience de la vie quotidienne a montré que ce vice affecte les êtres humains sans distinction ! Le comble est que bien souvent, les adeptes de l’intolérance font partie des personnes qui profitent le plus de la tolérance des autres.

 Des hommes qui passent leur temps à tromper leurs épouses au vu et au su de celles-ci sont très accessibles à l’intolérance. Pour peu qu’elles reçoivent des coups de fil à certaines heures ou rentrent un peu tard du service, ils deviennent très furieux et n’hésitent pas à faire des scènes de jalousie.

 Il n’y a pas de victimes plus intolérantes et plus vindicatives que les adeptes du cocuage cocufiés, les escrocs escroqués et les voleurs volés. Les exemples en la matière sont légion et pourraient être multipliés à l’infini.

L’intolérance serait un banal vice indigne de nous préoccuper si elle n’avait pas de conséquences regrettables pour la société. Que de scènes de ménage funestes, de séparations de corps et divorces dramatiques et de crimes passionnels sont partis de l’intolérance !

 Pendant des siècles, l’humanité a été endeuillée par des croisades, ces fameuses guerres saintes nées de l’incapacité d’individus à tolérer que leurs prochains aient des convictions religieuses autres que les leurs. Aujourd’hui encore l’intolérance continue de faire des ravages. J’en ai pour preuve les attentats dévastateurs qui ne cessent d’être perpétrés à travers le monde.

 Regardez un peu ce qui se passe au Nigéria ! Il ne se passe pratiquement pas de mois, pour ne pas dire de semaine, sans qu’on ne déplore des violences saintes. Des chrétiens et musulmans incapables de se tolérer mutuellement n’arrêtent pas de s’entretuer.

 Voyez ce qui se passe au Mali depuis que des groupes islamiques contrôlent le Nord de ce pays ! Des innocents sont torturés, immolés, enterrés vivants ou lapidés à mort pour s’être tout simplement livrés à des pratiques jugées contraires à la parole de Dieu.

 Des fanatiques ne tolèrent pas l’existence de leurs propres cultures. Ils les combattent sans ménagement parce qu’ils leur paraissent incompatibles avec la parole de Dieu. Je le dis en pensant aux mausolées de saints maliens que des islamistes détruisent avec passion et insouciance, au gré de leurs humeurs. Par leur intolérance, un peuple assiste, impuissant, à la destruction de son riche patrimoine culturel.

 L’univers politique regorge lui aussi de fanatiques pour qui l’intolérance est devenue un style de vie. Nous connaissons ou avons connu des régimes dont les partisans, incapables de supporter la contradiction, n’ont pas hésité  à empêcher la vente de journaux de l’opposition.

 Dans de nombreux pays, des critiques visant les régimes en place, même justifiées ou constructives, coûtent à leurs auteurs des arrestations et détentions illégales, des actes de torture ou des exécutions sommaires.

  Dans ces pays, être parent, allié ou sympathisant d’un adversaire politique est considéré comme un acte de malveillance passible d’exclusion et de toute sorte de persécution. Un sort identique est réservé à des citoyens qui, à cause de leur appartenance ethnique ou religieuse, de leurs noms ou de leur passé professionnel, sont soupçonnés d’être proches d’adversaires redoutés.

 Dans la vie politique de nombreux pays, l’intolérance conduit trop souvent à des absurdités et atrocités indignes de notre époque. Depuis pratiquement un quart de siècle, des continents comme l’Afrique sont le théâtre de guerres froides, convulsions publiques et conflits armés qui, à la réflexion, auraient pu être évités si les acteurs politiques des pays concernés avaient su faire preuve de tolérance. 

 L’intolérance a fait et continue à faire beaucoup de tort à l’humanité. Nous avons intérêt à nous débarrasser de ce vice si nous tenons à vivre dans un monde paisible. Les efforts individuels qu’il nous est demandé de consentir à faire doivent être soutenus aussi bien par les puissances politiques que par les puissances religieuses.

 Il est vraiment paradoxal que ces puissances, qui ont pour mission de favoriser la cohésion sociale par la culture de l’amour et de la tolérance soient à la fois des facteurs et des foyers d’intolérance.

 

                                                      Fodjo Kadjo ABO

                                                        magistrat-écrivain

Commenter cet article