Fodjo Kadjo Abo présente son livre
Cet article est un interview réalisé par Fernand Zogoué et publié le 14 octobre 2002 par le défunt quotidien ivoirien « Paix et Développement ».
Magistrat de profession, Fodjo Kadjo Abo a occupé de hautes fonctions dans l’Administration avant d’écrire « Pour un véritable réflexe patriotique en Afrique : le cas ivoirien », un livre qui lui confère aujourd’hui la qualité d’écrivain. Au cours de la présentation de cet ouvrage, il n’a pas voulu troquer le manteau de magistrat contre celui d’écrivain ; il s’est prêté à nos questions.
Monsieur le président, vous êtes devenu écrivain. Certes, votre nouvelle qualité n’abroge pas la première, mais au moins elle vous autorise à minimiser l’obligation de réserve à laquelle vous êtes soumis. Pouvez-vous, à l’occasion de la présentation de votre livre, faire un commentaire sur le drame que connaît notre pays ?
Ma qualité de magistrat prime sur toutes les autres. Je ne peux, en aucun cas ni sous aucun prétexte, minimiser l’obligation de réserve à laquelle je suis soumis. Nous sommes là pour parler de mon livre ; la réponse à votre question s’inscrira dans le contexte que vous avez évoqué.
A mon humble avis le drame que nous déplorons a son origine dans un déficit d’amour patriotique. Quand on aime son pays on ne peut pas le conduire délibérément dans l’état où il se trouve aujourd’hui. Le Président Félix Houphouët Boigny avait coutume de dire que « la paix n’est pas un vain mot mais un comportement ». Je dirais, pour le paraphraser, que « le patriotisme n’est pas un vain mot mais un comportement ».
Nombreux sont ceux qui se disent patriotes. Mais très peu le sont en réalité. Je le dis parce que le patriotisme ne saurait se ramener à la participation à des manifestations ni à des agitations et vociférations dans la rue. Le vrai patriote est celui qui, en toutes circonstances, agit en se gardant de compromettre délibérément l’intérêt de la patrie. Mais combien sommes-nous à le faire ?
Il n’aurait pas fallu attendre que ces évènements malheureux surviennent pour descendre dans la rue, trépigner et vociférer au nom de la patrie. Notre attitude, depuis le déclenchement de cette guerre, s’apparente à celle du médecin qui accourt au chevet du malade après qu’il ait rendu le dernier souffle. Nous aurions pu éviter la triste situation que nous vivons si nous étions des patriotes au sens plein du mot.
Quel est l’apport de votre livre dans la prévention de ce genre de situation ?
J’aurais aimé que mon livre fût connu et lu avant que ces évènements malheureux ne surviennent. Ceux qui l’ont déjà lu peuvent rendre témoignage de ce que je dis. J’ai tiré sur la sonnette d’alarme en dénonçant des comportements qui ont contribué à nous conduire dans la situation où nous sommes aujourd’hui.
Je puis donc affirmer que mon livre a eu un apport non négligeable dans la prévention de la crise que nous vivons. Il a abordé des questions d’intérêt patriotique et interpellé le citoyen sur ses graves manquements et leurs conséquences. Comme l’éditeur l’a si bien résumé derrière la couverture du livre, le citoyen a notamment été invité à faire preuve de loyauté, de probité, de dévouement et de responsabilité dans tous les domaines touchant à la vie de la nation.
Le premier chapitre de l’œuvre traite de l’Etat de droit. Dans ce domaine nous sommes nombreux à vociférer et à nous agiter. Nous nous battons âprement pour la promotion de la démocratie et des droits de l’homme. Mais combien sommes-nous à nous soumettre à leurs exigences ? Nous ne parlons de l’Etat de droit que lorsque nos intérêts personnels sont en jeu. Et pour défendre ces intérêts nous sommes prêts-à porter atteinte à la démocratie et à violer les droits de l’homme dans la plus grande insouciance.
Le second chapitre parle de notre attitude dans le domaine de la sécurité, l’une des missions cardinales de l’Etat. Nous sommes prompts à nous en prendre à celui-ci et aux forces de l’ordre quand l’insécurité règne dans le pays. Mais nous n’avons pas le sentiment de nous comporter en mauvais citoyens en favorisant cette situation par notre passivité ou par des comportements qui facilitent la tâche aux malfaiteurs.
Le troisième chapitre traite de la bonne gouvernance. Dans ce domaine aussi nous ne faisons pas toujours preuve de patriotisme. Nous nous comportons comme si la saine gestion du bien public était l’affaire des seuls gouvernants. Tout en criant sur tous les toits que le pays est mal gouverné, nous nous illustrons sans cesse par la corruption, les détournements de deniers publics, la gabegie et notre mauvaise manière de servir à nos postes respectifs.
Le dernier chapitre dénonce les excès que nous nous permettons dans l’exercice des libertés publiques. Pour des revendications, parfois anodines, que nous pouvons faire aboutir par le dialogue et la négociation nous sommes prompts à paralyser le pays par des manifestations, mutineries, grèves et rébellions barbares.
En dénonçant les comportements inciviques dont nous faisons trop souvent preuve dans tous ces domaines, mon livre est un moyen de prévention des conflits. Il suffit de le lire pour s’en convaincre.
Comment arrivez-vous à concilier votre qualité de magistrat, qui est très contraignante, et celle que vous confère désormais la sortie de votre livre ?
Le magistrat est avant tout un citoyen. Comme tel il a des droits et des devoirs. Seulement il est soumis à des obligations très contraignantes. Mais ces contraintes s’imposent aussi à tout citoyen qui veut se comporter en vrai patriote : il devra respecter scrupuleusement les règles qui régissent la société et veiller à ne jamais avoir une attitude indigne.
En somme, entre le magistrat et le vrai patriote il n’y a qu’un pas à franchir. Un bon citoyen ne doit manager aucun effort ni sacrifice pour accomplir ses devoirs, exercer ses droits dans le respect des lois et des convenances et rester digne. Un magistrat peut écrire tout en respectant son serment et l’obligation de réserve à laquelle il est soumis. Tout est une question de discipline personnelle.
Peut-être voulez-vous faire allusion à mes obligations professionnelles, c’est-à-dire aux nombreuses charges que mon métier m’impose. Si c’est de cela qu’il s’agit, je pense que tout est une question d’organisation. Il y a des personnes qui occupent des fonctions bien plus absorbantes que les miennes mais qui arrivent à écrire parce qu’elles sont bien organisées.
Vous êtes un homme calme de nature. Tous ceux qui vous connaissent ne me contrediront pas. Mais ce silence que vous affichez face à des situations qui vous interpellent a été quelques fois assimilé à un mépris pour les autres, et donc une arme contre vous. Qu’en est-il exactement ?
Au début de notre entretien je vous ai dit que ma qualité de magistrat prime sur toute autre. Il peut arriver qu’un évènement survienne dans notre pays ou ailleurs et que d’aucuns souhaitent que je réagisse en tant qu’écrivain. Que voulez-vous que je fasse si je ne peux pas faire entendre ma voie sans violer l’obligation de réserve à laquelle je suis soumis ?
Je suis avant tout magistrat, et le bon magistrat doit se garder de se répandre dans la presse à tort et à travers ou de pérorer dans des réunions publiques. En tout cas il doit être discret et prudent. C’est bien ce que je fais. S’il y a des gens qui voient dans mon attitude un mépris, c’est leur problème. Quoi qu’on fasse dans la vie de mauvaises langues trouveront toujours à redire. Si j’étais prompt à me faire entendre chaque fois qu’un évènement survient dans le pays, on dirait aussi que je me fais trop voir ; certains iraient même jusqu’à me prêter des ambitions.
Avez-vous un message à adresser au Gouvernement suite à l’attaque terroriste dont notre pays a été victime ?
C’est plutôt à l’ensemble de nos compatriotes que j’ai un message à adresser. La situation actuelle de notre pays est très douloureuse. Nous demandons à Dieu de nous accorder sa miséricorde afin que nous retrouvions la paix. Le bilan est déjà lourd, très lourd même ; et il le sera certainement davantage si la situation n’est pas maitrisée à temps.
Cette crise doit être pour chacun de nous un sujet méditation. Elle doit nous amener à réfléchir afin de déceler tous les enseignements qui en découlent. Jusqu’ici nous nous sommes comportés en ne tenant compte que de nos intérêts égoïstes et des ambitions d’hommes véreux.
Nous devons rompre avec ces habitudes qui ne s’accommodent guère avec l’édification d’une nation et qui peuvent même la mettre en péril. A ce sujet permettez-moi de soumettre à notre réflexion une pensée du père fondateur de la nation, le Président Félix Houphouët Boigny, qui avait coutume de dire : « Le vrai bonheur, on ne l’apprécie que lorsqu’on l’a perdu ».
Le bonheur des Ivoiriens a toujours dépendu de la stabilité de leur pays et à leur attachement à la paix, devenue pour eux une religion. Par notre propre faute nous sommes en train de perdre ces acquis.
Par le passé c’est la Côte d’Ivoire qui faisait office de médiatrice dans de nombreux pays en conflit en Afrique et même dans le monde. Aujourd’hui non seulement elle a elle-même besoin de médiateurs pour sortir de la triste situation qu’elle traverse mais elle est à la risée du monde. Il est vraiment regrettable que nous en soyons arrivés là.
Si nous voulons que la Côte d’Ivoire retrouve sa place dans le monde, le drame que nous vivons doit nous servir de leçon. Elle doit nous inciter à éviter les comportements inciviques dictés par la cupidité, l’égoïsme et l’ambition, trois vices funestes à notre pays.
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