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 Fodjo Kadjo ABO

L’impunité : en viendra-t-on un jour à bout ?

19 Novembre 2013, 18:19pm

Publié par Fodjo Kadjo ABO

Photos-Abo-4-076.jpgTriomphera-t-on un jour de l’impunité ? Il m’arrive souvent de me poser cette question quand je pense à la comédie à laquelle nous assistons dans la lutte contre ce phénomène.

 Il ne se passe pratiquement pas de jour sans que des efforts ne soient déployés pour que les auteurs des crimes et délits graves répondent de leurs actes. En considérant la grande mobilisation suscitée par la croisade contre l’impunité, on a tout lieu d’espérer qu’elle sera éradiquée à brève échéance. Hélas ! Force est de constater que les résultats de cette lutte sont bien médiocres, pour ne pas dire nuls.

 On a parfois même l’impression qu’au fur et à mesure que la mobilisation s’intensifie, l’impunité gagne du terrain. Bien entendu, ce paradoxe n’est pas sans cause.

 L’impunité n’est concevable que dans un Etat où il n’existe pas d’institution judiciaire. On peut alors se demander comment elle peut prospérer dans des pays dotée de systèmes judiciaires modernes.

 L’expérience de la vie quotidienne a montré que dans les pays où l’impunité a pu prendre naissance et prospérer, c’est que leurs appareils judiciaires sont défaillants. Bien entendu, l’administration judiciaire est présumée responsable de ces défaillances.

 Mais il est indéniable que notre part de responsabilité dans la défaillance des ces institutions est loin d’être négligeable. Tous, par nos agissements, nous contribuons à faire le lit de l’impunité dans nos pays.

 Tout Etat moderne dispose de lois pénales qui prévoient et punissent les méfaits jugés incompatibles avec les exigences de la vie sociale. Ceux qui commettent ces forfaits, qu’il s’agisse de crimes ou de délits, doivent être jugés et châtiés sans ménagement. Nous nous accordons tous sur cette nécessité.

 Il se trouve que nous sommes rarement conséquents avec nous-mêmes. Une certaine mentalité nous porte à penser que la justice pénale n’existe que pour les autres.

 Tant qu’il est question de punir les autres, nous sommes pour une application stricte de la Loi. Mais quand il s’agit de nous ou de nos proches, nous n’hésitons pas à remuer ciel et terre pour faire échec à l’application de la même Loi.

 A force d’user de trafics d’influence, d’artifices et d’épreuves de force pour ne pas que la loi pénale s’applique à nous et à nos proches, nous avons fini par nous assurer l’impunité, au point que ce phénomène s’est généralisé.

 Aujourd’hui, nous sommes très nombreux à être adossés à des partis politiques, syndicats, associations et autres organisations, des réseaux prêts à tout pour nous assurer l’impunité, quelle que soit la gravité de nos méfaits.

 Le plus grand facteur de l’impunité dans nos pays, c’est notre mentalité. Il serait par conséquent illusoire de vouloir la combattre sans nous préoccuper de la reconversion de nos mentalités et de nos manières d’agir.

 Les meilleures campagnes de sensibilisation, les dénonciations les plus énergétiques, les recommandations les plus pertinentes et les résolutions les plus contraignantes faites dans le cadre de la lutte contre l’impunité resteront inutiles tant que nous continuerons à nous comporter comme si la justice n’existait que pour les autres.

 Cette situation est d’autant plus préoccupante que dans notre comportement, rien ne laisse présager que nous sommes prêts à nous défaire de cette mentalité. Tous, nous sommes pour la lutte contre l’impunité. Mais sommes-nous prêts à prêcher par l’exemple ?

 « Charité bien ordonnée commence par soi-même », dit une maxime populaire. La logique et le bon sens voudraient que ceux qui sont engagés dans la lutte contre l’impunité soient disposés à répondre de leurs actes s’il leur arrivait le malheur d’être en conflit avec la loi pénale.

 Seraient-ils prêts à se laisser inquiéter par la Justice pénale si les circonstances venaient à l’exiger ? Seraient-ils disposés à être poursuivis pénalement et punis sans faire de la résistance s’il leur arrivait de commettre des crimes ou des délits ? Rien n’est moins sûr !

 Par la force des choses, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation où, pour lutter contre l’impunité, nous demandons à la Justice de faire des choses que nous ne sommes pas prêts à accepter.

 Tout en appelant la fin de l’impunité de tous nos vœux, nous ne sommes pas prêts à accepter de faire les sacrifices que la lutte contre ce phénomène nous impose. Nous nous permettons même des absurdités qui portent à croire que nous ne savons pas ce que nous voulons.

 Pour protester contre l’impunité dans leurs pays par exemple, des gens en viennent à organiser des manifestations au cours desquelles ils se permettent de graves violations des droits de l’homme.

 Au lieu d’assumer courageusement leurs actes, ils sont prompts à ameuter toutes les chancelleries, les organisations de défense des droits de l’homme, les organes de presse et l’opinion publique pour échapper à la Justice.

 Avec une telle attitude, l’impunité a encore de beaux jours devant elle. C’est le moins qu’on puisse dire. Qui voulons-nous que la Justice punisse pour mettre fin à l’impunité si nous estimons que nous et nos proches devons être intouchables ? Le proche ou le partisan de qui doit-on châtier pour montrer que la Justice fait son travail si nous pensons que les nôtres ne doivent jamais aller en prison ?

 Nous faisons trop souvent preuve d’une complaisance qui ne peut que favoriser l’impunité. Des gens connus pour leur engagement en faveur de la lutte contre ce phénomène n’hésitent pas à changer de vestes et à le justifier avec passion et insouciance quand les circonstances changent.

 Des organes de presse prompts à dénoncer l’impunité avec une rare virulence deviennent méconnaissables quand des personnes qui ont leur faveur se rendent coupables de graves violations des droits de l’homme. Sans vergogne et avec une insouciance infantile, ils s’évertuent à justifier l’injustifiable.

 Pire, tout porte à croire que dans l’état actuel des choses, les violations des droits de l’homme sont devenues un fonds de commerce juteux dont la disparition n’est souhaitée que du bout des lèvres.

 Des organisations religieuses rivalisent de plus en plus avec des régimes et formations politiques en matière de violation des droits de l’homme. Pourtant, elles intéressent à peine les organismes de défense des droits de l’homme.

 Depuis des années, des intégristes font la pluie et le beau temps à travers le monde, dans l’indifférence la plus totale de ces organisations. Le Maghreb, le Nigéria et le Mali sont sans cesse endeuillés par des « djihadistes » qui ne reculent devant aucune atrocité. Combien de rapports a-t-on publiés sur eux ?

 Face à ce silence coupable, on est tenté de donner raison aux mauvaises langues qui disent que les organisations de défense des droits de l’homme s’intéressent uniquement à des régimes politiques parce que c’est à leur sujet qu’elles peuvent produire des rapports rentables.

 De grandes puissances qui s’affichent comme des donneuses de leçons en matière de violations des droits de l’homme ne ménagent rien pour assurer l’impunité à des criminels avérés quand leurs intérêts sont en jeu. Au nom de considérations fallacieuses, elles n’hésitent pas à demander à des gouvernements de susciter des décisions judiciaires au mépris du principe de la séparation des pouvoirs dont elles exigent pourtant le respect scrupuleux.

 Les choses se passent de telle sorte que dans de nombreux pays la Justice a perdu sa fonction de dissuasion. Elle n’effraie que ceux qui ne sont pas malins. Les criminels les plus monstrueux se disent qu’ils ne seront pas inquiétés du tout ou durablement s’ils se proclament opposants, militants, défenseurs des droits de l’homme, journalistes ou syndicalistes, pour ne citer que cela ; ils savent qu’au nom de l’apaisement, de la décrispation, de la réconciliation nationale ou des libertés démocratiques l’impunité leur sera assurée. Quel dommage !

 

                                              Fodjo Kadjo ABO

 

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