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 Fodjo Kadjo ABO

LA BANALISATION DE LA MORT

14 Avril 2022, 17:07pm

Publié par Fodjo Kadjo ABO

Sans conteste, la mort est l’évènement qui effraie et afflige le plus l’être humain. C’est par rapport à elle que nous redoutons les maladies et les sinistres. La perspective de prendre congé du monde ou de perdre un proche nous fait bien souvent perdre le sommeil et l’appétit.

Autrefois, la mort d’un parent, d’un ami, d’une connaissance ou même d’un inconnu était vécue dans la plus grande consternation. À quelles scènes de désolation n’assistait-on pas ? Les enfants, en raison de leur fragilité, étaient tenus éloignés des dépouilles mortelles et interdits d’accès aux cortèges funèbres et aux cimetières. La mort était redoutée et considérée.

De nos jours, tout conspire à la banaliser. Dans les familles endeuillées, pendant que le corps du défunt attend d’être rangé dans un casier mortuaire à la morgue, l’on assiste à des scènes décevantes, voire choquantes. Sans gêne ni vergogne, des gens se disputent ses biens et ses documents administratifs.

Dans la rue comme dans d’autres lieux publics, la dépouille d’une personne morte accidentellement ou de causes inconnues est trop souvent l’objet d’attraction. Certains badauds font des prises de vues avec leurs téléphones portables tandis que d’autres commentent l’évènement avec passion en riant aux éclats. Rien, sur leurs visages et dans leurs comportements, n’indique que le sort de leur semblable dont le corps git sur le sol les attriste.

Dans les cortèges funèbres comme dans les cimetières, des gamins se faufilent entre les adultes pour être en première ligne autour du cercueil ou au bord de la tombe. Dans une ambiance joviale, des gens causent comme s’ils allaient à un concert ou assistaient à une cérémonie de réjouissance.

Aujourd’hui, la mort est devenue aussi banale qu’une rixe sur la voie publique. Elle n’impressionne que très peu de personnes. Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer cette situation. Mais l’une des principales ne saurait être recherchée en dehors des religions se disant révélées.

Endoctrinés à bloc, des fidèles de ces religions sont convaincus que la mort est un évènement heureux. Pour eux, elle conduit le croyant au royaume de Dieu où un bonheur sans tâche ni fin l’attend. Aussi, face à la disparition d’un coreligionnaire, s’interdisent-ils de manifester des signes de tristesse. Ceux qui, ne pouvant pas contenir leur douleur, fondent en larmes sont vite rappelés à l’ordre.

Dans leurs efforts de banalisation de la mort, des fidèles des religions se disant révélées, notamment des chrétiens, manifestent des signes d’allégresse au moment d’accompagner le défunt à sa dernière demeure. Ils exécutent des chants et pas de danse de victoire. Comme si cela ne suffisait pas, ils imposent des bains de foule à la dépouille mortelle.

En effet, de plus en plus, il est de bon ton d’amener le cercueil à faire le tour de l’assistance ou de le faire sortir de l’église sous des applaudissements nourris. Les frères et sœurs en Christ du défunt manifestent ainsi leur joie de le voir partir à la rencontre de Dieu. Quelle hypocrisie !

Ces fidèles, en ovationnant le défunt à travers sa dépouille mortelle, donnent à entendre qu’ils l’envient et seraient ravis d’être à sa place. Nul n’est dupe. La mort est la seule alternative qu’ils ont d’accéder au royaume de Dieu et de goûter aux délices du paradis. Mais combien sont-ils à être prêts à mourir pour aller se jeter dans les bras de Dieu ouverts pour eux ?

À ceux qui voient dans la mort une belle opportunité d’accéder à la vie éternelle, il arrive de tomber malade. Logiquement, ils devraient faire le signe de croix en signe de satisfaction et rendre grâce à Dieu : leur tour d’être à sa table est arrivé. Héla ! Dès les premiers symptômes de fatigue, ils paniquent et font feu de tout bois pour échapper à la mort, laquelle cesse subitement d’être un évènement heureux à leurs yeux. Au moins ceux d’entre eux qui sont dans la misère devraient sauter sur l’occasion avoir une vie de meilleure qualité dans l’Au-delà. Mais ils refusent de mourir ; ils préfèrent se soigner et continuer à tirer le diable par la queue.

Parmi les poches du défunt qui applaudissent des deux mains au passage de son cercueil, il y en a qui ont du mal à contenir leurs émotions. De temps à autre, ils écrasent des larmes à la dérobée. Ils montrent ainsi qu’ils ne sont pas d’accord avec leur conscience. Ils font semblant d’être en joie, mais en réalité ils sont très tristes.

La banalisation de la mort serait elle-même un phénomène banal si elle ne causait pas de torts à la société. Il se trouve qu’elle est lourde de conséquences.

La mort, démystifiée, est de moins en moins redoutée. Elle est même défiée à longueur de temps. Tous les jours, des automobilistes et des conducteurs de motos se permettent des folies suicidaires. Après tout, ce qu’ils ont des raisons de craindre le plus, c’est la mort. Or, celle-ci apparaît pour eux comme une occasion favorable pour accéder à la vie éternelle.

Des illuminés recherchent la mort à travers des suicides collectifs et des attentats suicides, de plus en plus courants. Ils sont convaincus qu’une telle mort, réputée sainte, leur voudra d’être admis au paradis sur titre.

Bien sûr, quand des gens qui ne considèrent pas la mort sont prêts à se jeter en pâture à elle, ce n’est pas aux autres qu’ils hésiteront à la leur donner. Commettre des attentats meurtriers est devenu pour les terroristes un jeu d’enfants.

Des médecins et infirmiers en grève, pour faire aboutir leurs revendications, laissent mourir des malades qui ne sont en rien concernés par leurs revendications. En temps normal, des moribonds transportés dans des cliniques sont refoulés parce qu’ils n’ont pas versé la caution exigée pour leur prise en charge ; d’autres, conduits dans des hôpitaux publics, meurent par négligence du personnel médical.

Le succès d’une manifestation, tout comme celui de sa répression, s’apprécie par rapport au nombre de décès enregistrés. Les organisateurs de la première voient dans les tueries un moyen d’éveiller l’attention de l’opinion publique et de s’assurer sa sympathie. Les commanditaires de la seconde, pour leur part, y voient un moyen de dissuasion et d’étouffement de toute velléité de contestation.

Le phénomène dit des microbes, qui prospère en Côte d’Ivoire, est une autre conséquence de la banalisation de la mort. Des gamins vont à la chasse à l’homme comme ils iraient à la chasse aux oiseaux ou aux margouillats. Opérant en bandes organisées, ils prennent un malin plaisir à agresser des pères et mères de famille. Le seul tort des infortunés qu’ils font passer de vie à trépas est de les avoir croisés sur leur chemin.

Les exemples pourraient être multipliés pour montrer à quel point la banalisation de la mort est devenue un facteur d’accroissement de la criminalité sanglante. Les gens n’ont plus peur de tuer ou laisser leurs semblables parce que la mort est devenue un évènement banal.

Il est temps de reprendre la mort au sérieux. Nous pouvons nous flatter en pensant ou clamant qu’elle est un évènement heureux. Mais par nature, elle un évènement triste. À quoi sert-il de la banaliser et d’en faire ainsi un facteur d’accroissement du taux de mortalité ?

Fodjo Kadjo ABO

 

 

 

 

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